III
Je venais de me réveiller au son musical du radio réveil. Cette fois-ci je l'avais entendu mais je n'avais pas été soustraite d'un sommeil de rêves. Comme la plupart du temps, je ne me souvenais pas des rêves que j'avais sans doute faits pendant la nuit. C'était rare que je m'en souvienne d'ailleurs. Cela m'arrivait lorsque je rêvais mais que j'étais dans une phase de réveil, ma conscience dormait encore mais mon corps lui commençait à s'éveiller. Pourtant j'aurais tant aimé me souvenir plus souvent de mes rêves, c'est tellement intense un rêve, tellement vivant. Alors j'avais trouvé le moyen de combler ce manque de rêves nocturnes par une quantité incroyable de rêves éveillés durant la journée. Certains d'entre eux pouvaient être intenses mais contrairement à mes quelques rêves nocturnes, tous mes rêves éveillés étaient toujours contrôlés, c'était toujours moi qui les créais et cela les rendait forcément moins forts. Ainsi, si mes rêves éveillés étaient les témoins de mes désirs conscients, mes rêves nocturnes étaient les témoins de mes désirs ainsi que de mes craintes quant à eux inconscients, et cela faisait tout de même une différence loin d'être négligeable.
Comme chaque matin, après m'être levée, préparée et avoir pris mon petit déjeuner, je partis au lycée suivre mes cours de la journée. Je me languissais de revoir le jeune homme de la veille même si je savais déjà comment cela allait se passer. Cependant l'important pour moi, c'était qu'à présent j'avais une bonne raison d'avoir envie de venir au lycée. À chaque récrée je pourrais le voir et chaque entrevue nourrirait un peu plus les rêves éveillés que je faisais déjà et ferais encore à son sujet.
Tout le long du trajet pour me rendre en cours, un léger sourire se dessinait sur mes lèvres alors que je songeais au jeune homme au visage d'ange. D'ailleurs les personnes que je croisais sur mon chemin devaient sans doute se demander ce qui pouvait bien me faire sourire ainsi. Je pouvais leur répondre si elles le désiraient vraiment. Ce qui me faisait sourire, c'était l'espoir, l'espoir que ma vie soit différente, bouleversée par l'apparition d'un jeune homme inconnu et mystérieux.
Je fus obligée de cesser ma rêverie quand je me rendis compte que j'étais assise à ma place dans le cours d'anglais. Puis après de nombreuses minutes, la cloche finit enfin par sonner. Je rangeai alors mes affaires en cinquième vitesse et me dirigeai vers la sortie. Je suivis le long couloir qui conduisait aux escaliers et lorsque je parvins jusqu'à eux faillis les descendre quatre à quatre mais je réussis tout de même à me retenir d'agir ainsi. J'étais tellement allée vite qu'arrivée en bas il n'y avait encore quasiment personne sous le préau. Je ris de ma précipitation et me dirigeai plus lentement cette fois vers mon pilier habituel pour observer attentivement les élèves qui parvenaient jusqu'en bas des marches. C'est alors qu'il arriva enfin. Non, je ne l'avais pas rêvé, il existait vraiment, pourtant j'en avais douté. Lui aussi descendit les marches mais il le fit quant à lui beaucoup plus calmement. Arrivé en bas, il avança jusqu'à environ mi-chemin entre les escaliers et moi puis se retourna pour observer lui aussi l'arrivée des élèves en récréation. Celui qu'il attendait était un autre skateur qui fut suivi ensuite par toute une bande de «skateurs et de skateuses», si on peut les appeler ainsi. J'étais étonnée qu'il connaisse déjà autant de monde.
Colline arriva parmi les derniers élèves et vint me rejoindre. À présent nous le regardions toutes les deux. Nous devions avoir l'air de fanatiques à le regarder de cette manière mais non, nous étions tout simplement « a-mou-reuses ». Puis Colline se mit à observer les autres membres du groupe qui s'était formé tout autour de lui et son attention s'attarda sur le skateur avec lequel le jeune homme au visage d'ange était en train de discuter. Dés lors, nous ne regardions plus le même garçon, chacune d'entre nous avait choisi celui des deux amis qu'elle préférait mais à présent, ce n'était plus le même.
À la fin de la récréation je passai auprès du jeune homme au visage d'ange et n'oubliai pas de regarder ses beaux yeux bleus. Il surprit mon regard et me le rendit, j'étais aux anges, malheureusement j'étais en train de marcher et me rapprochais irrémédiablement des escaliers. Je ne pouvais pas interrompre mon mouvement, qu'est-ce que Colline aurait pensé et surtout je n'osais pas, j'étais effrayée. Sans doute que ce regard échangé ne signifiait rien et je préférais continuer à espérer qu'il signifie quelque chose pour lui et qu'il ferait le premier pas plutôt que de savoir définitivement que je n'avais et n'aurais jamais aucune chance avec lui. Ne pas savoir me permettait de continuer à rêver, rêves qui pour l'instant étaient bien trop agréables pour que je les laisse déjà disparaître. Mais je savais bien que mes rêves, certes agréables pour l'instant, se montreraient de plus en plus cruels avec le temps, à chaque fois que je reviendrais à la réalité.
Arrivée au premier étage je me dirigeai vers la salle de français. La porte était déjà ouverte, quelques élèves étaient déjà installés et la prof de français était là également. Cependant, contrairement aux cours habituels, elle n'était pas seule, au contraire, elle semblait profondément plongée dans une discussion intense avec un homme d'une quarantaine d'années. Je me demandai qui pouvait bien être cet homme puis passai auprès d'eux sans qu'ils ne s'en aperçoivent et allai m'asseoir près de la fenêtre, au deuxième rang. Une fois que tous les élèves furent installés, tous étrangement silencieux, contrairement à leur habitude, la cloche retentit une seconde fois et la prof de français alla fermer la porte de la classe tandis que l'homme semblait observer un à un chacun des visages des élèves. Il s'interrompit légèrement plus longtemps sur celui de la plus jolie fille de la classe et quand ce fut à mon tour, il m'observa pendant ce qui me sembla durer une éternité. En tout cas, c'est la sensation que j'eus à cet instant précis durant lequel je ne sus plus où me mettre et détournai le regard régulièrement. La prof dut remarquer ma gène puisqu'elle prit alors la parole et commença à présenter son invité et à expliquer les raisons de sa présence. Il s'appelait Max Oliver, prononcé à l'américaine, et était réalisateur. Il était ici tout d'abord pour rechercher de jeunes acteurs âgés de quinze à vingt ans, afin de pouvoir par la suite réaliser un film et cela en partie au sein de notre lycée. La prof interrompit son discours sur ces mots et alors que le silence avait persisté jusqu'alors, un brouhaha de chuchotements se fit entendre à travers la classe. C'est alors qu'il prit la parole.
— Bonjour. Comme votre professeur vous l'a annoncé je suis à la recherche de jeunes acteurs et c'est pour cette raison qu'aujourd'hui je vais passer dans toutes les classes pour parler du film que je vais réaliser dans votre lycée. Sachez que je cherche des premiers rôles, des seconds rôles mais aussi des figurants. Si cela vous intéresse, vous pouvez déposer ce petit bulletin que je vous distribue, dans la boîte aux lettres qui a été déposée à cet effet devant l'amphithéâtre, en précisant votre nom, votre classe, votre numéro de téléphone et les rôles qui vous intéressent : premier rôle, second rôle ou figurant, sachant que plusieurs possibilités peuvent être sélectionnées. Enfin vous datez, vous signez ainsi que vos parents si vous êtes mineurs. Ensuite une liste sera affichée sur la porte de l'amphithéâtre et cela dès lundi, il faut donc déposer le bulletin au plus tard vendredi à dix-sept heures trente. La liste indiquera le jour et l'heure où vous viendrez passer votre audition. Pour les figurants il n'y a pas de réelle audition à passer, cependant quelle que soit votre demande, rôle ou figuration, vous devrez y emmener une photo d'identité. Tout vous semble clair ou vous avez des questions ?
— Pouvons-nous tous tenter notre chance ? demanda un élève.
— Oui si vous avez entre quinze et vingt ans.
— Et des personnes extérieures au lycée peuvent-elles tenter leur chance elles aussi ?
— Oui si elles respectent les conditions et qu'elles déposent le bulletin rempli dans la boîte aux lettres. Cependant elles devront elles-mêmes ou par votre intermédiaire se renseigner de leurs jour et heure de passage. D'autres questions ?
Après un silence où personne ne posa de question, je levai timidement la main.
— Oui, répondit le réalisateur, un sourire aux lèvres.
— Euh, vous venez de nous annoncer que vous alliez tourner un film dans notre établissement et que vous aviez besoin d'acteurs de notre âge. Mais de quoi parle-t-il ce film ?
Il rit.
— Oui en effet c'est une question qui me semble tout à fait appropriée. Et bien c'est l'histoire d'un professeur de français qui tombe amoureux de l'une de ses élèves et le fait qu'il lui ait donné le rôle principal dans la pièce de Shakespeare, Roméo et Juliette, qu'ils vont jouer à la fin de l'année, ne lui facilite pas les choses pour ne pas penser à elle.
— C'est une histoire qui me plait mais ce n'est pas un peu du déjà vu ?
— Si peut-être mais je suis également l'auteur de ce scénario et il y a des raisons personnelles qui font qu'il me tient particulièrement à c½ur.
Un léger sourire se dessina alors sur mon visage, je comprenais ce qu'il voulait dire.
— Seriez-vous intéressée par le rôle de la jeune fille ? me demanda-t-il alors.
— Et bien, le concept, l'idée et la double histoire d'amour impossible auraient plutôt tendance à m'attirer mais je ne suis pas actrice, je ne pense pas que vous me choisiriez et je ne sais pas non plus si je réussirais à avoir le cran de passer une audition. Cependant, si je ne suis pas une actrice, ce sont les rôles qui sont en moi que j'aimerais jouer. Acceptez-vous que je tente ma chance dès à présent ?
— Et bien je suis un peu surpris mais je vous écoute.
— Hélas ! Ô Roméo ! Roméo ! Pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m'aimer, et je ne serais plus une Capulet. Ton nom seul est mon ennemi. Tu n'es pas un Montague, tu es toi-même. Qu'est-ce qu'un Montague ? Ce n'est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d'un homme... Oh ! Sois quelque autre nom ! Qu'y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s'appellerait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfections qu'il possède... Roméo, renonce à ton nom ; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi tout entière.
Puis après un long silence :
— Je vous remercie, dit-il, un sourire dans les yeux. Où avez-vous appris cette tirade de Roméo et Juliette ?
— Chez moi, seule.
— Vous aimez leur histoire alors ! Et que pensez-vous du professeur de français qui tombe amoureux de son élève/héroïne ?
— C'est une histoire d'amour impossible, autant que celle de Roméo et Juliette, et le fait qu'elle soit impossible, secrète, interdite, va rendre leur amour encore plus fort. Sans doute que s'ils avaient le droit de s'aimer, ils ne s'aimeraient pas autant. J'aime beaucoup la force des sentiments qui va sans doute les unir.
— Le rôle du professeur de français a-t-il déjà été attribué ? demanda alors une autre élève.
Je fus surprise, car durant quelques instants j'avais totalement oublié tout ce qui se trouvait autour de moi. En effet, pendant que je parlais à cet homme, tout ce qui avait autour avait disparu, les élèves, la prof, la classe, il n'y avait plus que ce réalisateur et moi. Je m'étais intégrée dans une sorte de rêve sans en prendre conscience, c'était la première fois que cela m'arrivait de la sorte.
— Et bien, nous hésitons encore, répondit-il.
— Quels sont les postulants ? demanda la même élève.
— Etant donné que le rôle n'a pas encore été attribué, nous souhaitons attendre de le savoir pour annoncer le nom de l'acteur qui aura le rôle.
Après un court silence il reprit :
— Bien, je vous remercie de m'avoir écouté et si vous pensez avoir des talents de comédiens, n'hésitez pas à mettre votre bulletin dans la boîte aux lettres.
Il remercia la prof d'avoir accepté d'interrompre son cours pour l'accueillir dans sa classe et elle le raccompagna à la sortie. Il n'était plus possible d'entendre ce qu'ils se disaient à présent, cependant je semblais être la seule à être encore intéressée par leur conversation. En effet tous mes camarades étaient en train de discuter entre eux, certains s'imaginant déjà être des stars que tout le monde voudrait rencontrer.
Mais je n'étais déjà plus dans la réalité. Je m'étais évadée dans mes rêves où je tentais d'imaginer quels seraient les acteurs qui auraient les rôles de Roméo et du professeur de français. « Le jeune homme au visage d'ange serait parfait dans le rôle de Roméo » pensai-je, « en tout cas il en a le visage ».
— Lunaé ! Lunaé !
On m'appelait. Et c'est ainsi que je me retrouvai de nouveau assise sur ma chaise dans la classe de français. Tous mes camarades avaient disparu, quant à la prof de français, elle se trouvait à présent juste en face de moi.
— Je suis surprise par ta participation dans ce débat avec ce réalisateur et davantage encore par ton interprétation de Juliette.
— Je le suis aussi, dis-je d'une toute petite voix, gênée.
— Oh mais c'était très bien, ne sois pas gênée. Ecoute, je voulais aussi te faire passer un message de la part du réalisateur. Il aimerait te revoir pour que vous puissiez poursuivre la discussion que vous avez commencée ici mais en privé cette fois. Qu'est-ce que tu en penses ?
Je souris timidement.
— Ce serait avec plaisir, répondis-je, toujours avec ma toute petite voix.
— Peux-tu le rencontrer ce soir à dix-sept heures trente ?
— Oui, il n'y a pas de problème.
— Alors le rendez-vous a lieu devant l'amphithéâtre à dix-sept heures trente, d'accord ?
— D'accord, je vous remercie Madame.
— C'est moi qui te remercie pour ce que tu nous as offert de toi aujourd'hui.
Je souris puis sortis lentement de la classe. J'étais dans un drôle d'état et n'avais aucune envie que qui que ce soit ne m'en sorte, alors je m'assis dans un des renfoncements du couloir qui à cette heure-ci était totalement vide, tous les élèves étant descendus déjeuner ou ayant encore une heure de cours avant de pouvoir aller se restaurer. Les yeux dans le vague, je ne vis même pas que le jeune homme au visage d'ange passa à côté de moi. Quant à lui, il me regarda un court instant mais ne s'attarda pas et poursuivit son chemin.
À la fin de ma journée de cours je me rendis au rendez-vous. Je ne savais pas trop ce que je ressentais, si j'étais heureuse ou malheureuse, si ce rendez-vous m'angoissait ou non. Je me sentais grise, morose, paumée mais je ne ressentais rien de bien précis, tout était incertain.
Arrivée devant la porte de l'amphithéâtre, celle-ci était déjà entrouverte, alors je restai quelques instants immobile devant l'entrée, à regarder les rangées de fauteuils rouges qui se déroulaient devant mes yeux. J'hésitais, je savais que quelque chose en moi risquait de changer si je pénétrais dans cet amphithéâtre. Je repensai alors à toute ma vie jusqu'à ce jour. J'avais passé beaucoup de temps à rêver et c'est l'idéal de ces rêves que j'avais peur de perdre mais jamais je n'avais réalisé l'un d'entre eux. L'occasion se présentait peut-être à moi aujourd'hui, peut-être que si je tentais ma chance je serais déçue, soit de ne pas y arriver soit de ne pas vivre ce que j'espérais. Mais ma peur d'être déçue et de perdre jour après jour de plus en plus d'espoir m'empêchait de vivre, pourtant il ne fallait pas que j'abandonne, il faudrait bien qu'un jour je me mette un peu en danger, que j'essaye vraiment, au moins une fois. Aujourd'hui je m'apprêtais à prendre une décision qui risquait soit de me faire perdre énormément soit au contraire de me donner beaucoup. Il ne fallait pas trop que je réfléchisse, pas trop que je doute, car sinon je finirais par reculer. Je pris donc une grande inspiration et pénétrai dans la salle.
— Je vous en prie, entrez, entendis-je le réalisateur me proposer.
Je lui souris timidement et m'approchai de lui. Je plongeai alors mes yeux verts dans les siens.
— Vouliez-vous me voir ? dis-je d'un ton incertain.
— En effet oui. Je vous avoue que votre personnalité ainsi que votre regard me semblent parfaits pour se glisser dans la peau de mon personnage féminin sans que vous ayez trop à jouer un personnage qui ne vous ressemble pas.
— Vous voulez me donner une chance de l'interpréter, n'est-ce pas ?
— En effet, à condition, même si je pense qu'ils vous plairont, qu'à la fois le rôle et le scénario vous conviennent.
— Et bien je pense qu'ils me plairont mais je ne suis pas sûre du tout d'être capable d'interpréter un rôle, comme je vous l'ai déjà dit, je ne suis pas une comédienne. Par contre, je dois vous avouer que je suis assez curieuse quant aux aspects dont vous souhaitez que votre acteur principal soit pourvu.
— Vraiment ?
— Et oui !
— Et bien, il doit évidemment avoir du charme et son regard doit laisser penser qu'il porte une lourde souffrance en lui. Enfin, il doit également avoir l'apparence d'un homme qui a environ trente-cinq ans.
— Pensez-vous avoir trouvé l'acteur auquel vous souhaitez confier le rôle ? Et désolée pour cette question.
Il sourit.
— Comme je l'ai dit à vos camarades justement, je n'ai pas encore la sensation d'avoir trouvé mon personnage principal, non. Mais cela semble avoir une importance particulière pour vous, je me trompe ?
— Non, en effet, dis-je dans un sourire. Je suis désolée de me montrer si curieuse mais si je devais me sentir capable d'interpréter ce rôle et que vous acceptiez de me le confier, il faudrait aussi que je puisse m'imaginer que je suis amoureuse de l'acteur que vous aurez choisi et cela ne me semble pas forcément évident. Et dans le cas où vous ne me choisiriez pas, j'espère juste que je pourrais réussir à me glisser dans la peau de votre héroïne quand je regarderai le film et ainsi que je tomberais moi aussi amoureuse de son professeur de français.
— Je comprends oui, dit-il dans un rire. Et vous pensez à quelqu'un en particulier ?
— Je suis étonnée que vous soyez intéressé par mon avis.
— Et bien quand on est perdu, il vaut mieux parfois savoir demander de l'aide. Et puis, je sens que vous brûlez d'envie de me donner votre avis.
Cela me fit sourire et c'est avec un regard assassin que je lui répondis :
— Vraiment ? ... Oui, j'ai en effet une petite idée. Il s'agit d'un acteur français qui vit et travaille aux Etats-Unis, il s'appelle Michaël Vartan. Vous le connaissez ?
— Non, je ne le connais pas.
— Il joue toutes les semaines le rôle de Michaël dans Alias le jeudi soir. Je pense que vous pourriez si vous le désirez voir à quoi il ressemble et juger de la souffrance de son regard, en regardant cette série jeudi.
— Je le ferai, comptez sur moi.
— Vous n'avez pas changé d'avis, vous voulez toujours me proposer le rôle ?
— Oui bien sûr, pourquoi aurais-je changé d'avis ? Vous semblez beaucoup douter.
— Oui je crois que je manque beaucoup de confiance en moi.
— En effet mais c'est dommage, vous risquez de passer à côté de choses importantes si vous ne réussissez pas à avoir davantage confiance en vous. Et je vais de suite vous donner l'occasion d'arranger cela. Voilà, j'aimerais vous donner un dialogue à apprendre pour les auditions, il est extrait du scénario. Vous pourriez ainsi vous faire une meilleure idée de ce que j'attends de vous.
— Je vous remercie, il me tarde vraiment de le lire ce scénario. De plus en ce qui concerne les auditions, je crois que je serais totalement incapable d'improviser, alors que je me sentirais sans doute beaucoup plus à l'aise si je connais déjà le texte que je dois jouer. En plus cela me permettra de pouvoir me rendre compte si je me sens capable ou non de me mettre dans la peau du personnage ou plutôt, si le personnage se sent capable de se glisser dans ma peau.
— Oui en effet, je le crois aussi, dit-il en riant. Voici le scénario. J'ai souligné vos répliques dans la scène que j'aimerais que vous appreniez.
— Merci, dis-je en le prenant soigneusement entre mes mains.
— Il y a autre chose dont j'aimerais vous parler, me dit-il alors. En passant dans les classes aujourd'hui, je crois avoir trouvé tout du moins physiquement, le jeune homme qui pourrait vous donner la réplique dans la pièce de théâtre et interpréter le rôle de Roméo. Je lui ai demandé de venir passer l'audition.
— Et il a accepté ?
— Il semblait indécis, j'espère qu'il viendra, sinon peut-être que je retournerais le voir, à moins que je ne trouve ma perle rare pendant les auditions bien sûr.
— Quoi qu'il en soit, je suis sûre que vous la trouverez votre perle rare.
— Oui bien sûr mais on doute toujours, on craint toujours de se tromper.
— Je ne crois pas que vous vous tromperez.
— Et pourquoi cela ?
— Je ne sais pas, j'ai le sentiment que vous ne choisiriez jamais un acteur pour interpréter l'un de vos personnages si vous vous demandez en même temps si vous n'êtes pas en train de vous tromper dans votre choix.
— Oui en effet, si j'ai le sentiment de me tromper, je pense que je continuerais tout simplement à chercher. Bien Mademoiselle, je vous remercie d'avoir accepté ce rendez-vous et je vous avoue qu'il me tarde de vous entendre jouer les répliques du scénario.
— C'est moi qui vous remercie. Je n'arrive pas à croire que vous vouliez me donner ma chance. Quant aux auditions, j'espère que je n'aurais pas trop le trac. Et puis, il me tarde quant à moi de lire le scénario.
— J'espère qu'il vous plaira.
— Je l'espère aussi mais je ne m'inquiète pas trop à ce sujet, je pense que cela sera le cas. Merci beaucoup. Au revoir.
— Au revoir.
Je sortis de l'amphithéâtre, m'éloignai un peu à travers la cour et allai m'asseoir dans l'herbe située à l'autre extrémité de l'endroit où je me trouvais. Je n'arrivais pas à croire que quelqu'un soit en train de m'aider à réaliser l'un de mes rêves éveillés, et surtout, j'étais terrifiée. Terrifiée à l'idée qu'il puisse changer d'avis ; à l'idée qu'il me donne tant d'espoir aujourd'hui pour ne faire que changer d'avis dans quelques temps et en profiter pour détruire toutes mes espérances et un peu de moi-même en même temps. Terrifiée que je ne sois pas à la hauteur ou que cela ne se passe pas comme je l'imaginais. Terrifiée.
Après ces quelques doutes, je tentai de me convaincre que quoi qu'il arrive, cela serait toujours une expérience intéressante, qu'il ne fallait pas que je m'angoisse car je risquais de laisser passer ma chance ou d'abandonner avant même d'avoir essayé, si ma peur se montrait la plus forte. Je savais ce que je risquais mais je n'avais pas encore réussi à devenir certaine que je ne détruirais pas moi-même ma chance, par peur, trop effrayée, trop terrifiée.
Sur cette pensée angoissante je me levai lentement et rentrai chez moi.