Chapitre 4

Chapitre 4
IV

Après cette journée tellement différente des autres, les heures de cours auxquelles je dus assister jusqu'à la fin de la semaine furent encore plus longues et monotones que d'habitude. Par contre, mes heures de temps libre furent quant à elles merveilleuses et passèrent aussi vite que l'éclair.




Dès que j'étais rentrée chez moi, je m'étais précipitée dans ma chambre et avais commencé à lire le scénario. Et je n'en étais pas encore parvenue jusqu'à la moitié que mon père m'avait appelée pour que je vienne mettre la table. Mais j'avais les yeux rivés sur les mots de cette histoire que j'aimais déjà tant et je n'arrivais pas à en détourner le regard ni à m'en détacher, ne serait-ce que le temps d'aller manger. Quand mon père m'appela une seconde fois pour me dire que tout était sur la table, je fus bien obligée de le déposer sur le rebord de mon lit et de me lever pour aller le rejoindre. Cependant, avant de quitter ma chambre, je pris le temps de le cacher sous ma couette et ce n'est qu'après que je pris la direction de la salle à manger.

J'eus l'impression que le repas dura une éternité mais je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour que mon père ne le remarqua pas. Par contre, à peine le dîner fini, je retournai aussitôt dans ma chambre afin de terminer le scénario et cette fois-ci je pus poursuivre ma lecture jusqu'à la fin sans être interrompue. Cinq minutes après que je l'eus terminé, mon père vint dans ma chambre pour me conseiller d'aller dormir à présent. Alors je me préparai pour aller me coucher, souhaitai bonne nuit à mon père et me glissai dans mon lit. Contrairement à ce que j'aurais pu penser je m'endormis très rapidement, plein de belles images dans la tête.

Et le reste de la semaine suivit le même rythme. Dès que je rentrais de ma longue journée de cours je faisais mes devoirs le plus rapidement possible, tout du moins ceux que je réussissais à faire. Quant aux autres, je n'insistais pas trop s'ils semblaient se montrer plus résistants. Il faut dire que depuis que j'étais en section scientifique, j'avais bien souvent des difficultés pour faire la plupart de mes devoirs. Ainsi chaque soir mes devoirs furent terminés assez rapidement et le temps qu'il me restait avant et après le repas, je le consacrais à la lecture du scénario et à l'apprentissage du dialogue pour les auditions.

Et en agissant ainsi, à la fin de la semaine le week-end avait à peine commencé que je connaissais déjà le dialogue par c½ur. Je me sentais bien, heureuse, rien n'était encore joué mais j'aimais ce calme avant la tempête où tous les espoirs sont encore permis. Et ce fut naturellement que je m'assis sur mon lit, abandonnai quelques instants le scénario sur les couvertures et me laissai aller à la rêverie.




Elle n'était plus dans sa chambre, non, à présent elle se trouvait dans l'amphithéâtre du lycée, elle venait de répéter la scène deux de l'acte deux de Roméo et Juliette avec quelques uns de ses camarades de classe. Tous étaient déjà partis, elle était la dernière. C'est alors que son séduisant professeur de français murmura son prénom à l'oreille. Lentement elle se retourna et il en profita pour plonger ses yeux dans les siens. Elle était comme envoûtée, jamais elle ne pourrait détourner son regard du sien, jamais. Ils se mirent à réciter le dialogue mais tout paraissait si réel, si naturel, si sincère, les mots semblaient si impulsifs, si vrais et son c½ur qui battait la chamade et cette sensation de flotter et leurs lèvres qui irrémédiablement se rapprochaient jusqu'à se frôler. Et enfin, le baiser, si fort, si irréel, si interdit, puis l'émotion qui retenait leurs corps l'un contre l'autre alors que leur raison leur hurlait de se séparer, qu'ils n'avaient pas le droit, que c'était mal. Le professeur qui se devait sans doute le plus d'être raisonnable s'excusa, se détacha d'elle comme s'il était en train de s'arracher la peau, renouvela ses excuses et lui souhaita une bonne soirée, la suppliant de ne pas résister à cette séparation déjà si difficile. Il attendit qu'elle sorte, s'accorda un court temps de méditation, vérifia que tout était en ordre et sortit de l'amphithéâtre les clés à la main. Mais il s'arrêta en plein mouvement. Elle était là, assise, à quelques mètres de lui, elle l'attendait. Il savait que si elle restait ainsi, il ne pourrait bientôt plus résister, il fallait qu'elle parte et au plus vite. Il la supplia de le faire mais elle ne le pouvait pas. Au lieu de cela, elle se leva, il ne bougea pas. Elle s'approcha de lui puis finit par l'embrasser. À présent il était trop tard, il le savait, il ne pouvait plus résister. Alors il l'enlaça tendrement et l'attira à l'intérieur, poussant la porte à l'aide d'un pied pour qu'elle se referme.

C'est à cet instant que je sortis de ma rêverie et ce fut tellement brutal, après avoir ressenti un tel désir. Mais je m'étais aussi sentie si bien, si heureuse, que c'est ainsi, en rêveries à chaque fois différentes que je continuai à travailler mon dialogue tout au long du week-end.




C'est ainsi qu'une nouvelle semaine commença avec un lundi plus important que les autres et surtout plus stressant puisqu'il allait m'annoncer quand est-ce que je passerais l'audition.

Les listes devaient être affichées aujourd'hui certes mais personne ne savait à quelle heure. Et ce n'est qu'après être allées déjeuner que nous remarquions, Colline et moi, un rassemblement inhabituel devant l'amphithéâtre. Les listes devaient sans doute avoir été affichées mais pour l'instant pas moyen de s'en approcher pour les consulter. On se serait cru un premier jour de rentrée des classes où chacun cherche son nom sur une série de listes afin de savoir à quelle classe il appartient. Je ne m'attendais vraiment pas à ce qu'autant de personnes souhaitent passer cette audition.

Alors nous attendîmes toutes les deux à l'écart que le flot de personnes se trouvant amassées devant les listes diminue mais il semblait sans cesse se renouveler et cela jusqu'à ce que la première sonnerie ne retentisse. À partir de cet instant, il restait encore pas mal de monde mais tout de même un peu moins, peut-être qu'il serait possible de s'en approcher suffisamment pour pouvoir distinguer les noms sur les listes. Lorsque nous fûmes enfin assez proches, nous nous retrouvâmes face à pas moins d'une quinzaine de feuilles de papier. Heureusement les noms étaient classés par ordre alphabétique ce qui facilitait la recherche. « Raré Lunaé », mon nom était inscrit sur la douzième liste, « classe 1ère S 7, samedi 27 novembre à 9h ». À présent je savais, samedi, tout allait se jouer samedi, vers neuf heures du matin. Cela me laissait toute une semaine pour m'assurer que je connaissais bien mes répliques et que je ne les oublierai pas. C'est ce qui me terrorisait le plus, oublier mon texte. Mais en y réfléchissant, je savais bien que cela ne pouvait plus arriver, je le connaissais trop bien ce texte, ce n'était pas n'importe quel texte que j'avais appris par c½ur, c'était tellement plus que cela. À présent il était gravé en moi, il faisait partie de ces rares petites choses que l'on apprend un jour et que l'on n'oublie jamais plus. Non, je ne pouvais plus l'oublier, il était en moi.




Le mardi, le mercredi, le jeudi puis le vendredi qui suivirent me semblèrent à la fois les plus longs et les plus courts de mon existence. Mais que ce soit le mardi, le mercredi, le jeudi ou le vendredi, chaque jour laissa place au suivant jusqu'à ce que le samedi fatidique arrive enfin.

Je m'étais levée à sept heures et quart, je m'étais préparée comme si c'était un jour d'école comme les autres, je n'avais rien changé à mes habitudes. La seule chose qui avait changé c'était justement que je n'arrêtais pas de me répéter que ce n'était qu'un jour d'école comme les autres, qu'un jour d'école comme les autres et rien d'autre, aucune raison de s'angoisser, non, aucune.

Lorsque j'arrivai devant l'amphithéâtre je fus étonnée, moi qui m'attendais à ce qu'il y ait déjà toute une file de personnes. Mais non, au contraire il n'y avait quasiment personne, juste deux ou trois jeunes, pas plus.

Il était neuf heures moins dix, j'étais un peu en avance mais la porte était déjà ouverte alors j'entrai et fus une nouvelle fois étonnée car seul le réalisateur était présent dans la salle.

— Bonjour... Mais à quelle heure doivent commencer les auditions ? dis-je d'un air étonné.

— Bonjour. Et bien en réalité elles ne commencent qu'à dix heures mais je tenais juste à vous entendre tranquillement avant que la quantité de personnes présentes aux alentours de l'amphithéâtre ne devienne trop difficile à gérer.

— Pourquoi un tel traitement de faveur ?

— Parce que je sais depuis la première seconde où je vous ai vue que c'est à vous que je veux donner le rôle.

— Mais pourquoi prendre un tel risque ? Je ne suis pas comédienne et vous le savez.

— Peut-être parce que vous êtes en train de rêver.

— Oui, c'est sans doute cela, une telle chose ne m'arriverait jamais dans la réalité. En tout cas, je n'ai jamais fait un rêve aussi intense et incontrôlé et surtout qui semble aussi réel. Je vais donc tenter de le poursuivre et j'espère qu'il durera le plus longtemps possible.

— Très bien, je crois que vous prenez la bonne décision. N'ayez plus peur, foncez, donnez-vous les moyens de réussir.

Cette dernière phrase me fit sourire, il me rendit mon sourire et me dit :

— Et bien ? Je vous écoute.

— Vous allez jouer le rôle du professeur ?

— Oui en effet.

— Jusqu'à quel point allons-nous jouer ?

— Seulement le dialogue pour l'instant.

— D'accord.




— Kiara.

La jeune élève se retourna vers son professeur, il la dévorait des yeux.

— Tu... je... j'ai beaucoup aimé la manière dont tu as interprété Juliette dans cette scène.

Un sourire gêné apparut sur le visage de la jeune fille.

— C'est sans doute parce que... c'est la scène de Roméo et Juliette que je préfère.

Ce regard, il la pénétrait, elle était incapable de détourner les yeux tellement son pouvoir sur elle était puissant.

— Tu sais... j'ai cru moi aussi être Roméo quand je t'ai entendu prononcé ton monologue.

— Oui, c'est magique, on se croirait tellement être le personnage, on oublie tellement qui nous sommes vraiment, on oublie que... que nous sommes que nous-mêmes et... que nous ne vivrons jamais une telle chose.

— Tu crois... tu crois que... nous ne vivrons jamais une telle chose ?

Ils étaient très proches, si proches. Leurs souffles se faisaient plus lourds. (C'était l'instant où ils devaient s'embrasser).

— Oh ! Je... je suis désolé, je... je n'aurais pas dû faire ça, excusez-moi, je ne sais pas ce qui m'a pris. Excusez-moi encore Mademoiselle, je... je vous souhaite une bonne fin de soirée, je suis... vraiment... vraiment désolé. Au revoir.

Kiara resta interdite. Elle comprenait les raisons pour lesquelles il la repoussait mais... mais elle était incapable de lui souhaiter une bonne soirée comme si de rien n'était. Elle sortit lentement de la salle de répétition sans le quitter du regard. Mais elle n'alla pas plus loin, elle ne le pouvait pas.




— Vous savez, cette scène est pleine d'émotion mais le dialogue est assez court, c'est davantage le jeu qui est important, bien plus que le dialogue.

— En effet mais je voulais voir si vous étiez capable de susciter cette émotion dans des conditions qui ne le facilitaient pas. Je sais que vous m'aviez dit que cela vous serez sans doute difficile mais si vous réussissiez cette épreuve je pouvais être certain que vous pourriez aussi réussir n'importe quelle autre. Et je suis tout à fait satisfait, je me suis pris à penser de la même manière que mes personnages.

— C'est vrai ?

— Oui c'est vrai, pour moi vous êtes une comédienne.

Je le regardais, heureuse mais je ne pourrais jamais y croire vraiment.

— Oh, je voulais aussi vous dire avant que vous ne partiez. J'ai regardé Alias jeudi soir et Michaël me plait beaucoup. Vous aviez raison, il est séduisant et il a ce regard rempli de souffrance de notre professeur de français. Je vais essayer de le contacter pour lui demander si le projet l'intéresse.

— Et bien j'espère qu'il l'intéressera.

— Je l'espère aussi.

— Vous me tenez au courant.

— Bien sûr.

— Bon courage pour les auditions et à bientôt.

— À bientôt.

Je sortis de l'amphithéâtre, il était neuf heures et demie. À présent plus de personnes se trouvaient regroupées devant la porte mais cela restait tout de même convenable. J'observai un peu les jeunes qui attendaient pour passer les auditions puis me mis à consulter l'intégralité des listes. Il allait y avoir des auditions tous les soirs de la semaine à partir de dix-sept heures trente et jusqu'à vingt heures trente mais également le samedi qui suivait, toute la journée. Cela me paraissait incroyable.

Je pris une grande bouffée d'air et me dis que pour l'instant je pouvais respirer, ma première audition était terminée. J'avais été stressée mais j'avais adoré. Quelques soient les conséquences à présent, cela aura été extraordinaire.

Un sourire apparut sur mon visage puis je me dis qu'il était temps de rentrer chez moi, j'avais encore pas mal de devoirs à faire pour la semaine qui suivait.




# Posté le jeudi 04 janvier 2007 15:28

Modifié le jeudi 11 janvier 2007 11:09

Chapitre 5

Chapitre 5
V

Deux semaines s'étaient écoulées depuis que j'avais passé mon audition mais la vie ne s'était pas arrêtée pour autant. Oh non ! Elle avait bel et bien continué. Les cours s'étaient succédés ainsi que les jours et aujourd'hui, lundi, c'était enfin le jour des résultats. Passer cette audition avait été un peu comme passer un examen. Il y avait d'abord eu les révisions puis l'épreuve puis l'attente impatiente des résultats pour arriver enfin aujourd'hui au jour fatidique où ils seraient enfin annoncés. En effet, à dix-sept heures trente, les noms de ceux qui auraient un rôle ou figureraient dans le film allaient être affichés.

Colline aussi avait passé l'audition mais elle, elle avait dû improviser alors elle était plutôt septique quant à ses chances de n'obtenir ne serait-ce qu'un petit rôle.

Une bonne centaine de personnes attendait déjà les résultats devant l'amphithéâtre quand les portes de celui-ci s'ouvrirent enfin. Une jeune femme en sortit et fixa les résultats sur l'une d'entre elles. La totalité des noms des chanceux tenait sur deux feuilles mais nous ne pouvions pas, de l'endroit où nous nous trouvions, réussir à les déchiffrer. Alors nous attendîmes que la petite foule qui s'était assemblée se dissipa un peu. Déjà nous entendîmes des cris de joie et des rires mais aussi quelques paroles de déception. Colline ne s'inquiétait pas vraiment, moi par contre, un peu plus.

Lorsque les listes furent enfin visibles nous nous en approchâmes.



Premier rôle féminin : Kiara attribué à Lunaé Raré
Second rôle masculin : Jordi attribué à Xavier Movida
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Colline bondit de joie.

— Lunaé, tu l'as eu ! Tu as le premier rôle, tu te rends compte, c'est génial !

Je restai pétrifiée, le regard dans le vide, fixé sur le premier nom de la liste, je n'en revenais pas. Pourtant je l'avais tellement espéré mais au fond de moi-même deux petites voix à moitié inconscientes s'étaient sans cesse opposées l'une à l'autre. L'une d'entre elle me murmurait « Mais oui, tu as le rôle » et l'autre me soufflait alors « Mais qu'est-ce que tu t'imagines ? Que tu vas avoir le rôle ! Mais où te crois-tu ? Dans un conte de fées ? ».

Je n'étais toujours pas sortie de ma stupeur quand Colline bondit de joie une seconde fois.

— Regarde ! Regarde ! Ils m'ont pris aussi, je suis figurante, regarde !

Je parcourus alors des yeux les noms de la seconde liste. En plus de celui de Colline, je reconnus d'autres noms de personnes que je connaissais parmi les figurants. C'est ainsi que je pensai à revenir sur la première liste pour découvrir les noms de ceux qui avaient eu la chance d'obtenir un rôle mais je n'en connaissais aucun. Cependant je restai songeuse en observant le nom qui suivait le mien, Xavier Movida. C'était donc lui qui allait interpréter le rôle de Jordi. Jordi joue dans le film l'un des camarades de classe de Kiara mais également celui qui interprète le rôle de Roméo dans la pièce de fin d'année face à Kiara bien sûr qui elle a le rôle de Juliette. Ce n'est pas un premier rôle mais c'est tout de même un rôle important. Intérieurement je me demandais : « Mais qui est-ce ce Xavier Movida ? ».

— Tu as vu, c'est Xavier Movida qui a eu le rôle de Roméo. Tu sais qui c'est ? demanda Colline comme si elle avait lu dans mes pensées.

— Non je ne sais pas... mais nous finirons bien par le savoir.

— Oui tu as raison.

Sur ces quelques paroles sages nous nous dîmes au revoir devant l'amphithéâtre et rentrâmes chez nous chacune de notre côté.




Ensuite tout passa un peu plus vite. Les cours étaient toujours assez longs mais la préparation du tournage et mes diverses rencontres avec le réalisateur permirent au temps d'accélérer un peu son mouvement incessant. Le tournage ne commençait qu'en juin et la semaine qui approchait annonçait enfin les vacances de Noël. Elles n'étaient vraiment pas de refus ces vacances, tout le monde en avait besoin et tout le monde les attendait avec impatience. Et puis Noël, cela peut être tellement plus magique que n'importe quel autre moment de l'année. Surtout lorsque l'on vient de décorer le sapin, d'allumer les guirlandes lumineuses et musicales ainsi que toutes les petites bougies que l'on a dispersées un peu partout dans la maison. À cet instant précis, l'on éteint les lumières et c'est là que tout devient magique. C'est tellement beau, tellement irréel, l'on imagine facilement que l'on ne se trouve plus au même endroit, plus dans la même vie mais ailleurs, dans un endroit magnifique et où l'on oublie la réalité. Mais ces moments sont si rares et ils passent si vite, l'on n'a pas le temps d'en profiter et de se rendre compte de leur beauté qu'ils ont déjà disparu. Ce n'est qu'après bien souvent que l'on comprend à quel point ces moments étaient merveilleux.

Ainsi Noël approchait et le dernier jour de classe avant le début des vacances, j'avais rendez-vous avec le réalisateur. Sans doute que nous allions travailler une scène ou aborder un aspect particulier de l'un des personnages afin de mieux le comprendre.

Le jour venu, je me rendis à l'amphithéâtre après ma dernière heure de cours. Celui-ci était ouvert mais il n'y avait personne à l'intérieur. Supposant que le réalisateur était sorti pour une raison quelconque et qu'il allait sans doute revenir d'une minute à l'autre, j'entrai et m'installai sur l'un des fauteuils rouges du premier rang. C'est alors qu'il pénétra dans la salle. Mais ce n'était pas le réalisateur contrairement à ce que j'avais pensé, non, c'était Michaël Vartan. Je n'en croyais pas mes yeux. Si je n'avais pas su que je ne me souvenais quasiment jamais de mes rêves, j'aurais sans doute pensé que j'étais en train de rêver. Mais non, je ne rêvais pas, c'était bien Michaël Vartan qui venait de passer la porte de l'amphithéâtre et qui s'approchait de moi, suivi de très près par le réalisateur.

— Bonjour Mademoiselle. Enchanté de vous rencontrer.

— Bonjour. Moi de même. Si je m'attendais à ça !

Michaël sourit en attendant cette phrase.

— Justement, c'était l'effet recherché.

Je souris à mon tour et dis :

— Et bien je vous remercie beaucoup tous les deux, c'est une surprise qui me fait très plaisir.

— J'en suis heureux mais si vous ne vous attendiez pas à me voir aujourd'hui, je crois que vous pouvez imaginer à présent pour quelle raison je suis ici.

— Et bien... j'espère que c'est parce que vous avez accepté le rôle du professeur de français.

— En effet, vous avez trouvé.

— Oh, ce n'était pas très difficile à deviner et puis je suis persuadée que de toute manière ce rôle était fait pour vous.

— Comme je crois, en vous regardant et en vous écoutant, que le rôle de Kiara est fait pour vous.

— Merci, c'est gentil.

— Ce n'est que la vérité.

Un peu gênée, je lui souriais. C'est alors que le réalisateur prit la parole.

— Lunaé, écoute, j'ai demandé à Xavier, le jeune homme qui a obtenu le rôle de Roméo alias Jordi dans le film, de venir également. Lunaé ne l'a pas encore rencontré dit-il en s'adressant à Michaël avant de s'adresser de nouveau à moi. Mais il a un cours de batterie, il ne sera là que vers dix-huit heures, c'est-à-dire dans moins d'un quart d'heure à présent. J'aimerais que vous jouiez tous les deux la scène deux de l'acte deux de Roméo et Juliette, cela vous permettra de vous familiariser un peu l'un à l'autre et puisque nous avons la chance qu'il soit là aujourd'hui, Michaël pourra également nous dire ce qu'il en pense.

— Oui, cela me ferait très plaisir mais malheureusement je devrais partir à dix-neuf heures pour l'aéroport. Je dois rentrer aux états-Unis afin de poursuivre le tournage d'Alias.

— Bien sûr, nous comprenons mais je pense de toute manière que cela sera suffisant, j'ai demandé à Xavier de ne pas traîner, il ne devrait plus trop tarder à présent.

Je pris alors la parole.

— Et... quand est-ce qu'il se termine le tournage de votre saison d'Alias ?

— Oh, et bien, vers la fin mai.

— Alors vous devriez être libre à temps pour le début du tournage. Et puis-je vous poser une autre question ?

— Oui bien sûr.

— Vous aimez tourner dans cette série, lui demandai-je d'un air intéressé.

— Oui, j'aime beaucoup. Il y a une très bonne ambiance sur le plateau et surtout j'aime énormément le rôle de Michaël.

— Je l'aime aussi, surtout sa personnalité et puis, votre regard torturé.

Michaël sourit en attendant ces quelques mots puis prit rapidement un air plus sérieux avant de m'offrir l'un de ses regards les plus angéliques. J'eus à peine le temps de le remercier pour cette adorable attention que Xavier pénétra dans l'amphithéâtre. Et pour la seconde fois en très peu de temps je fus agréablement surprise car le jeune homme qui venait d'entrer n'était autre que mon jeune homme au visage d'ange. À présent, je pouvais donner un nom à ce beau visage, il s'appelait Xavier.

— Et bien, je vous présente Xavier Movida, dit alors le réalisateur. Xavier je te présente Lunaé Raré qui a obtenu le rôle de Kiara et Michael Vartan que tu dois sans doute connaître et qui a obtenu quant à lui, tu peux t'en douter, le rôle du professeur de français.

Xavier semblait aussi étonné que moi. Son regard passa de Michaël à moi et de moi à Michaël, sans qu'il ne prononça pour autant le moindre mot.

— Et bien enchanté de vous rencontrer, finit par dire Michaël.

— Oui merci, moi aussi, répondit Xavier.

— Je le suis également, dis-je alors.

— Merci, moi aussi.

Mais le réalisateur reprit rapidement la parole.

— Voilà, je sais que vous n'avez pas encore eu le temps de faire connaissance tous les deux mais à présent que vous vous êtes rencontré, rien ne vous empêche plus, pendant les récrées ou après les cours, de remédier à cela. Cependant, Michaël doit partir dans moins d'une heure alors j'aimerais que vous interprétiez ensemble et pour la première fois, la scène deux de l'acte deux de Roméo et Juliette. Ainsi cela nous permettra à Michaël et à moi de vous donner un premier avis avant qu'il ne parte. Vous êtes d'accord ?

— Oui bien sûr, répondis-je.

— Très bien, répondit quant à lui Xavier.

— Mais nous la jouons comme nous le sentons ? demandai-je.

— Oui, laissez-vous aller.

— D'accord.

Nous montâmes sur la scène et alors que Xavier pénétrait dans les coulisses situées à droite de celle-ci quand on est spectateur et qu'on la regarde, j'entrai quant à moi dans les coulisses opposées.




Xavier entra le premier sur scène et trébucha légèrement.

— Il se rit des plaies, celui qui n'a jamais reçu de blessures !

J'entrai à mon tour sur scène tout en regardant vers le public. Mon regard était dans le vague. Je m'assis contre le mur, au fond de la scène et ramenai mes genoux à moi, rêveuse, tandis que Roméo poursuivait sans que Juliette ne puisse l'entendre :

— Mais doucement ! Quelle lumière jaillit par cette fenêtre ? Voilà l'orient, et Juliette est le soleil ! Lève-toi, belle aurore, et tue la lune jalouse, qui déjà languit et pâlit de douleur, parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu'elle-même ! Ne sois plus sa prêtresse, puisqu'elle est jalouse de toi ; sa livrée de vestale est maladive et blême, et les folles seules la portent : rejette-la !... Voilà ma dame ! Oh ! Voilà mon amour ! Oh ! Si elle pouvait le savoir !... Que dit-elle ? Rien... Elle se tait... Mais non ; son regard parle, et je veux lui répondre... Ce n'est pas à moi qu'elle s'adresse. Deux des plus belles étoiles du ciel, ayant affaire ailleurs, adjurent ses yeux de vouloir bien resplendir dans leur sphère jusqu'à ce qu'elles reviennent. Ah ! Si les étoiles se substituaient à ses yeux, en même temps que ses yeux aux étoiles, le seul éclat de ses joues ferait pâlir la clarté des astres, comme le grand jour, une lampe ; et ses yeux, du haut du ciel, darderaient une telle lumière à travers les régions aériennes, que les oiseaux chanteraient, croyant que la nuit n'est plus. Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main ! Oh ! Que ne suis-je le gant de cette main ! Je toucherais sa joue !

— Hélas !

— Elle parle ! Oh ! Parle encore, ange resplendissant ! Car tu rayonnes dans cette nuit, au-dessus de ma tête, comme le messager ailé du ciel, quand aux yeux bouleversés des mortels qui se rejettent en arrière pour le contempler, il devance les nuées paresseuses et vogue sur le sein des airs !

— Ô Roméo ! Roméo ! Pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom; ou, si tu ne le veux pas, jure de m'aimer, et je ne serai plus une Capulet.

— Dois-je l'écouter encore ou lui répondre ?

— Ton nom seul est mon ennemi. Tu n'es pas un Montague, tu es toi-même. Qu'est-ce qu'un Montague ? Ce n'est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d'un homme... Oh ! Sois quelque autre nom ! Qu'y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s'appellerait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfections qu'il possède... Roméo, renonce à ton nom ; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi tout entière.

— Je te prends au mot ! Appelle-moi seulement ton amour, et je reçois un nouveau baptême : désormais je ne suis plus Roméo.

— Quel homme es-tu, toi qui, ainsi caché par la nuit, viens de te heurter à mon secret ?

— Je ne sais par quel nom t'indiquer qui je suis. Mon nom, sainte chérie, m'est odieux à moi-même, parce qu'il est pour toi un ennemi : si je l'avais écrit là, j'en déchirerais les lettres.

— Mon oreille n'a pas encore aspiré cent paroles proférées par cette voix, et pourtant j'en reconnais le son. N'es-tu pas Roméo et un Montague ?

— Ni l'un ni l'autre, belle vierge, si tu détestes l'un et l'autre.

— Comment es-tu venu ici, dis-moi ? Et dans quel but ? Les murs du jardin sont hauts et difficiles à gravir. Considère qui tu es : ce lieu est ta mort, si quelqu'un de mes parents te trouve ici.

— J'ai escaladé ces murs sur les ailes légères de l'amour : car les limites de pierre ne sauraient arrêter l'amour, et ce que l'amour peut faire, l'amour ose le tenter ; voilà pourquoi tes parents ne sont pas un obstacle pour moi.

— S'ils te voient, ils te tueront.

— Hélas ! Il y a plus de péril pour moi dans ton regard que dans vingt de leurs épées : que ton oeil me soit doux, et je suis à l'épreuve de leur inimitié.

— Je ne voudrais pas pour le monde entier qu'ils te vissent ici.

— J'ai le manteau de la nuit pour me soustraire à leur vue. D'ailleurs, si tu ne m'aimes pas, qu'ils me trouvent ici ! J'aime mieux ma vie finie par leur haine que ma mort différée sans ton amour.

Xavier et Lunaé continuèrent ainsi, jusqu'à la fin, ce magnifique dialogue. Et Lunaé était sur un nuage car elle venait de réaliser l'un de ses rêves éveillés, jouer Juliette, et pas avec n'importe quel Roméo en plus. Non, c'était avec Xavier, le jeune homme au visage d'ange. Pas n'importe qui mais celui pour lequel elle craquait. Peut-être qu'elle avait une chance avec lui à présent.




Une fois que nous eûmes terminé, le réalisateur nous félicita. À part quelques jeux de scène à retravailler, une forte émotion se dégageait de notre jeu et nous semblions réellement amoureux l'un de l'autre quand nous jouions.

— Merci.

Michaël nous remercia à son tour de lui avoir offert une telle interprétation de Roméo et Juliette puis nous dit au revoir car à présent il devait partir. Cependant il ajouta qu'il lui tardait de pouvoir nous revoir afin d'avoir l'occasion de discuter un peu plus longuement et de faire un peu mieux connaissance avec nous. Nous le remerciâmes, lui dîmes au revoir également et lui souhaitâmes un bon retour aux états-Unis.

Et alors que le réalisateur raccompagnait Michaël Vartan à la sortie de l'amphithéâtre, je dis à Xavier :

— Merci pour cette interprétation de Roméo, je trouve cette scène magnifique.

— Ah tu trouves ! Pas moi ! Ce qu'ils sont longs ! Dis-moi que tu m'aimes mais surtout ne me le jure pas, dit-il d'une voix aigue imitant la voix de Juliette. N'importe quoi je te jure ! Ils parlent pendant une demi-heure et ils ne sont même pas capables de s'embrasser, ils sont vraiment trop coincés.

Je restai muette de stupéfaction en entendant ces paroles mais heureusement c'est à cet instant précis que le réalisateur nous rejoignit pour nous remercier de nouveau, il avait beaucoup aimé notre façon de jouer. Puis il ajouta ensuite que si nous le désirions nous pouvions rentrer chez nous à présent.

— Génial ! s'exclama alors Xavier. Il prit ses affaires et sortit immédiatement de la salle en crachant un au revoir sans même se retourner.

Toujours stupéfaite, je parvins enfin à prononcer quelques mots dans un souffle :

— Vous êtes sûr qu'il peut jouer Roméo ?

— Oui, je sais, il a un caractère très particulier, pas très agréable. Mais tu as bien vu de quelle manière il a joué, c'était magnifique, on aurait pu croire qu'il était réellement Roméo.

— Oui mais enfin, maintenant que je lui ai parlé, je ne sais plus si je vais réussir à y croire.

— Mais si tu vas y arriver, il le faut bien. Mais je ne doute pas, j'ai confiance en toi, je sais que tu y arriveras.

— Merci dis-je sur un ton incertain, loin d'en être convaincue. Et bien au revoir et à bientôt.

— Oui et bonnes vacances.

— Merci, bonnes vacances.

Je sortis de l'amphithéâtre complètement abasourdie. Je n'en croyais toujours pas mes oreilles. Xavier était très beau, il n'y avait aucun doute là dessus mais jamais je ne pourrais réellement tomber amoureuse de lui. Pourtant j'avais réellement cru l'aimer. Sans le connaître, je m'étais imaginée notre rencontre si magique, nos personnalités et nos goûts si semblables, notre entente si parfaite et enfin notre premier baiser si romantique. J'avais réellement aimé le jeune homme au visage d'ange, le jeune homme sans nom et sans autre personnalité que celle que je lui avais inventée, parfaite, sans défauts, idéale. C'était donc cela que le jeune homme au visage d'ange avait été, un être imaginé et idéalisé dont je n'avais finalement aimé que la beauté. Alors que celui qui portait un nom, Xavier et une personnalité et qui avait la même beauté, était loin d'être idéal et parfait. Il était impensable et impossible que je puisse un jour tomber amoureuse de lui.

C'est sur ces pensées déçues que je rentrai, triste, chez moi. Une petite goutte de bonheur réussit cependant à me remonter un peu le moral, Michaël Vartan lui, avait l'air d'être quelqu'un de bien. J'espérais juste qu'il l'était réellement et qu'il n'avait pas, comme Xavier l'avait fait, jouer le rôle de la personne qui présente bien et qui est polie quand il le faut mais qui en réalité ne l'est pas du tout. Cette pensée m'angoissa un peu, j'espérais vraiment que Michaël était quelqu'un de bien car sinon comment se passerait le tournage si mes deux principaux partenaires avaient une personnalité aussi manipulatrice et si opposée à la mienne. Dans ce cas, je n'y arriverais sans doute pas. Pourtant il fallait que je réussisse, Max Oliver, le réalisateur, comptait sur moi. Il m'avait donné ma chance, une chance incroyable, pas donnée à tout le monde, je ne devais pas le décevoir, je ne le pouvais pas.

Me rendant compte que je tournais en rond et que cela ne me menait nulle part, je préférai alors prendre la décision de cesser de penser à tout cela pour l'instant, au moins jusqu'à la fin des vacances de Noël. Et c'est ainsi, de bien meilleure humeur que lorsque j'étais sortie de l'amphithéâtre, que je passai la porte de mon immeuble. C'était les vacances de Noël, ni Xavier ni personne d'autre n'allait me les gâcher.




# Posté le jeudi 11 janvier 2007 11:19

Modifié le jeudi 25 janvier 2007 13:22

Chapitre 6

Chapitre 6
VI

Les vacances de Noël furent une petite bouffée d'oxygène, qui comme toutes les autres années, passa beaucoup trop vite.

Tout d'abord Colline m'avait proposé de venir chez moi pour m'aider à faire le sapin. J'avais trouvé que c'était une excellente idée et finalement nous avions passé une très agréable journée ensemble. Puis, comme chaque année depuis bien longtemps, j'avais fêté le jour de Noël chez ma mère et comme d'habitude, ma grand-mère était descendue de Montpellier, mon père avait également été invité ainsi que quelques amis qui n'avaient pas de famille sur Marseille. Nous avions ouvert les cadeaux et mangé un excellent repas. Puis quelques heures plus tard, le ventre bien rempli, chacun était retourné vaquer à ses occupations, certains heureux, d'autres un peu moins, d'avoir partagé un tel repas.

Mais après Noël, le jour de l'an était arrivé bien trop vite. Ma famille ne le fêtait pas vraiment et Colline et moi essayions toujours de faire quelque chose ensemble mais la plupart du temps cela tombait à l'eau. Sans doute que le jour de l'an ne devait être agréable que lorsqu'on le partageait mais nous, avec qui aurions-nous pu le partager ? Finalement comme d'habitude nous n'étions pas rentrées très tard et les trois jours qui nous séparaient encore de la rentrée passèrent aussi vite que l'éclair, sans que je ne repense trop à Xavier. Finalement j'avais décidé que ce n'était qu'une première rencontre et que si nous ne serions jamais ensemble, cela ne nous empêchait pas d'essayer de faire un peu mieux connaissance avant que le tournage ne commence.

Ainsi, durant les quelques jours qui suivirent la rentrée des vacances de Noël, lorsque je le croisais ou l'apercevais de loin, je ne me sentais plus du tout attirée par lui, au contraire, j'éprouvais comme une sorte de dégoût. Alors comment réussirai-je à retomber amoureuse de lui lorsque je devrais jouer Juliette et réellement cette fois ? J'espérais qu'il saurait se montrer aussi convainquant qu'il l'avait été la première fois qu'il s'était glissé dans la peau de Roméo, et cela afin de me faire oublier celle de Xavier, qui ne semblait pas du tout le moins du monde intéressé par mon désir de faire un peu mieux connaissance avec lui. En effet, il ne me répondait que par des regards dédaigneux qui n'exprimaient rien d'autre que ce genre de pensées : « Tu es minable. De quel droit oses-tu t'adresser à moi qui suis tellement supérieur à toi ? ». J'avais très vite compris le message et n'essayais même plus de lui dire bonjour. Il me semblait que ce n'était pas plus mal finalement, moins je le connaîtrais, mieux ce serait pour avoir l'air vraie lors du tournage. Pourtant je croisais tout de même les doigts en espérant tout au fond de moi que je réussirais à faire abstraction de ce que je ressentais par rapport à sa façon d'être.




En attendant tout le monde avait d'autres préoccupations en tête et ma prof de français la première. En effet le mois de juin n'annonçait pas seulement le début du tournage mais également les épreuves écrite et orale de l'épreuve anticipée de français du bac à lauréat. Et c'est pour cette raison-là que la prof de français s'appliquait à entraîner ses élèves à la fois à l'une et l'autre des deux épreuves. En ce qui concerne l'épreuve écrite elle nous donnait un sujet de bac par mois à faire à la maison. Elle aurait bien organisé cela au lycée si cela avait été possible mais l'épreuve durait quatre heures et elle n'avait pas assez d'heures de cours pour se le permettre. Elle devait donc se contenter des deux épreuves de bac blanc organisées au lycée au cours de l'année et quand on y pense, cela n'était déjà pas si mal. Quant à la préparation de l'épreuve orale, elle nous donnait des livres à lire que nous étudions en partie pendant les cours ainsi qu'un certain nombre d'autres textes extraits de leurs contextes. Et pour entraîner encore davantage ses élèves à l'oral, chaque semaine, elle donnait à l'un d'entre nous un sujet qu'il devait préparer en deux semaines à la maison. Et chaque semaine, un élève passait à l'oral pour exposer son travail. Cela n'était pas tout à fait réalisé dans les conditions réelles de l'examen puisque lors de l'épreuve réelle, chaque élève n'aurait que vingt minutes pour préparer deux questions sur un texte que nous aurions déjà étudié au cours l'année. Mais le réel intérêt d'un tel exercice, même si je n'appréciais pas du tout les oraux, était justement de s'entraîner à parler à l'oral, tout en ayant une idée plus précise des questions qui pourraient être posées lors de l'épreuve réelle.

Ainsi, même si je connaissais déjà une bonne partie de mes répliques pour le film, j'avais à présent beaucoup moins de temps à consacrer aux répétitions. En effet, j'avais pas mal de travail en français, sans compter les autres matières, surtout en math et en physique. Mais je continuais tout de même à voir le réalisateur une fois par semaine pour préparer le rôle. C'était également le cas de Xavier mais j'avais demandé au réalisateur s'il était possible que cela ne se déroule pas en même temps et il l'avait compris et accepté tout de suite, surtout qu'il travaillait moins avec Xavier de toute manière puisque celui-ci avait un rôle moins important et par conséquent moins de scènes et moins de répliques à travailler.
Ainsi au cours d'un week-end, je répétais une fois le texte que je devais travailler avec le réalisateur puis consacrais le reste de mon temps libre à faire mes devoirs, à travailler un peu mon français mais également à souffler un peu, en passant par exemple une après-midi au Bowl avec Colline. Le Bowl, comme on l'appelle à Marseille est un skate-parc où l'on fait du roller, du skate ou du BMX (vélo adapté à ce genre de terrain). Cependant, il est un peu particulier car il est directement creusé dans le sol et régulièrement recouvert de nouveaux graphes, la plupart du temps plus magnifiques les uns que les autres. Nous aimions bien régulièrement nous rendre là-bas de temps en temps afin d'apprécier entre autres choses, le spectacle que certains skateurs et roller-men étaient capables de donner dans ce genre d'endroit.

Et lorsque nous n'allions pas au Bowl nous aimions bien nous rendre dans un salon de thé qui se trouvait tout près du Cours Julien. Ce n'est pas que nous apprécions particulièrement le thé, au contraire, par contre nous adorions cet endroit et l'ambiance qui s'en dégageait. C'était un salon de thé décoré à l'orientale et où il n'y avait aucune chaise. Le principe de cet endroit était justement, après avoir laissé ses chaussures à l'entrée dans des casiers prévus à cet effet, de s'asseoir sur des coussins posés à même le sol sur des estrades et de boire son thé (ou autre chose) sur des tables basses. C'est un lieu dans lequel il règne une ambiance extraordinaire.




Le temps, en s'écoulant ainsi fit en sorte que les mois qui séparaient Noël du mois de juin se ressemblèrent tous. Aucun évènement particulier ne vint perturber le déroulement routinier qui s'était installé entre les répétitions des scènes, les révisions du bac de français, les devoirs et enfin les quelques instants de détente.




C'est ainsi que doucement mais sûrement, la fin du mois de mai pointa timidement le bout de son nez.




# Posté le jeudi 18 janvier 2007 15:56

Modifié le jeudi 25 janvier 2007 13:23

Chapitre 7

Chapitre 7
VII

En cette fin de mois de mai le lycée Marseilleveyre était en totale effervescence. En effet, entre les épreuves du bac, les épreuves anticipées et le début du tournage, tous trois approchant à grand pas, la tranquillité routinière de l'établissement avait légèrement été bouleversée. Il restait encore une semaine de cours avant que la période banalisée pour les révisions des examens ne commence mais peu de personnes excepté peut-être les secondes ainsi que quelques âmes au tempérament plutôt cool dans toutes les situations, ne ressentaient pas au fond d'elles-mêmes un brin de panique et d'appréhension quant aux événements qui approchaient de jour en jour un peu plus. En effet, il restait peu de temps aux terminales pour essayer d'assimiler les notions qu'ils n'avaient pas encore réussi à comprendre, peu de temps aux premières pour essayer de maîtriser les enjeux de leur vingtaine de textes et en plus de cela pour certains d'entre eux, quelques notions de mathématiques, de physique/chimie et de biologie. Enfin, il restait peu de temps au réalisateur et à son équipe pour finaliser les dernières préparations du tournage. Car en effet, celui-ci commençait le premier jour de la période banalisée et le planning avait été organisé de telle manière à laisser quelques jours de temps libre à tous les participants du film qui devaient préparer des épreuves, afin qu'ils puissent également avoir du temps pour réviser. Cela avait été un véritable casse-tête mais ils avaient fini par y arriver. Pour cela ils avaient rassemblé au maximum toutes les scènes des jeunes acteurs dans une même journée. De plus, un maximum des scènes qui ne nécessitaient pas leur présence avaient également été rassemblées en début de tournage, dans la mesure du possible évidemment, les variables à prendre en compte étant très nombreuses et par conséquent difficiles à gérer.

Le premier jour du tournage était donc tout proche, nous étions le lundi vingt-six mai et celui-ci commençait le lundi suivant, c'est-à-dire le lundi deux juin. Quant aux épreuves, celles-ci commençaient un peu plus tard. L'épreuve écrite de français avait lieu le vendredi treize, les épreuves du bac de terminales commençaient le jeudi douze et se terminaient le vendredi vingt. Quant aux épreuves orales, elles avaient lieu du vingt-trois au vingt-huit juin et je passais à l'oral le vingt-sept. Le tournage allait durer au total un mois et une semaine, du lundi au vendredi, du deux juin au sept juillet.




Mais à l'heure actuelle, rien de tout cela n'avait encore commencé et les cours n'étaient pas encore totalement terminés, même si un bon tiers de la population du lycée l'avait déjà déserté afin de commencer à réviser. Quant à moi, j'avais été autorisée par mes parents et le proviseur du lycée à n'assister plus qu'aux cours de français, de mathématiques et de physique/chimie et à utiliser les autres heures de cours pour réviser mon français et réapprendre les textes des premières scènes du film.

Cependant, depuis le début de cette dernière semaine de cours, j'étais assez angoissée. J'étais surtout inquiète et stressée par l'épreuve orale de français mais également par ma peur d'oublier mon texte ou de ne pas être à la hauteur lors du premier jour de tournage. Mon manque de confiance en moi ne me facilitait pas la tâche mais même si je me sentais toujours incapable de réussir dans ce genre de situations, en général le jour J cela ne se passait pas si mal finalement. Le problème c'était que j'avais tendance à l'oublier très vite et par conséquent, chaque situation semblable me replongeait dans le même état de stress et de manque de confiance en moi, comme si c'était la première fois que j'y étais confrontée. Je désirais à tout prix jouer dans ce film mais j'étais totalement terrorisée. Heureusement que quelques personnes étaient présentes pour m'aider à garder la tête en dehors de l'eau. Et c'est ainsi, sous les encouragements de ma famille et de Colline que le dimanche premier juin fut déjà là. J'avais déjà travaillé sur huit textes de français et connaissais les textes de mes scènes du lendemain sur le bout des doigts. Mais malgré cela, je ne réussis pas à m'en dormir avant deux heures du matin.




Dès six heures trente le réveil me sortit de mon sommeil fragile et à peine étais-je levée qu'une énorme boule avait déjà envahie mon ventre. Je devais être au lycée à huit heures pour la coiffure et le maquillage et la première scène devait être tournée à neuf heures. Ainsi, c'est après avoir effectué mon rituel matinal dans un léger état second que je pris la route du lycée.

Arrivée là-bas, à peine avais-je entraperçu le remue ménage qu'il y avait déjà dans la cour du lycée que mon angoisse avait redoublé, me clouant sur place. Ainsi je ne fis pas un pas de plus et m'assis directement sur l'une des marches de l'escalier que j'étais en train de descendre, afin de respirer un bon coup, avant de me jeter dans la fosse aux lions.

J'étais là, assise, immobile, les yeux fermés, la boule toujours plus grosse dans mon ventre. La bouche entrouverte, je respirais profondément. J'essayais sans y parvenir vraiment de faire le vide dans ma tête, de me calmer, de m'apaiser. Mais tous mes efforts étaient vains et semblaient au contraire provoquer l'effet inverse. C'est alors que dans mon état second de stress intense j'entendis que l'on prononçait mon prénom. Alors j'ouvris les yeux et vis le réalisateur, assis à mes côtés et qui me regardait. Sans doute m'avait-il aperçu de la cour et était-il venu à ma rencontre.

— Lunaé ! Ça boue à l'intérieur, c'est ça ?

— Oh oui ! dis-je en soupirant.

— Je sais que cela ne suffira pas pour te débarrasser de ton trac mais je sais que tu vas réussir. N'oublie pas que cela fait sept mois à présent que nous répétons ensemble et si j'avais cru à un moment ou à un autre que tu n'en étais pas capable, tu ne serais pas là, sur cette marche, à t'apprêter à sauter le pas et à jouer ta première scène.

— Mais quand je vois tout ce monde !

— Ne t'inquiète pas, tu n'auras qu'à imaginer que comme d'habitude, nous ne sommes que tous les deux, à répéter dans l'amphithéâtre.

— Non, il faut juste que je sois moi-même et que je vive la scène entièrement, tout en oubliant que je suis filmée et qu'il y a toute une équipe de tournage tout autour de moi.

— Oui, en effet, cela serait parfait.




Sans dire un mot de plus, Max Oliver m'offrit sa main. Je l'acceptai et nous descendîmes les dernières marches avant de traverser la cour en silence. Nous passâmes par le petit préau, tout près de l'amphithéâtre et nous retrouvâmes à l'arrière du bâtiment des sciences où nous attendait le camion de coiffure et de maquillage. Il me confia entre les mains du coiffeur, m'offrit un regard qu'il espérait confiant et sortit pour vérifier que tout était en ordre avant que ne commence le tournage. Bien sûr il ne me l'avait pas dit pour ne pas m'angoisser davantage mais lui aussi il stressait énormément. Pas parce qu'il s'inquiétait que je ne me souvienne pas de mon texte ou que je ne réussisse pas à jouer ma scène, il savait pertinemment que je réussirais mais parce que lui aussi, il lui arrivait de douter de lui, lui aussi, il avait peur de ne pas être à la hauteur. Il chassa rapidement ces quelques pensées de son esprit puis se plongea dans les dernières vérifications pour s'aider à ne plus y penser.




Cinq minutes après moi Michaël Vartan avait à son tour fait son entrée dans le camion. Je ne l'avais plus vu depuis le jour des vacances de Noël et à diverses reprises je m'étais demandée si je ne l'avais pas rêvé. Mais non, il était bien là et cela me faisait plaisir de le revoir.

Quand il entra, il me regarda et m'offrit un sourire comme pour me donner du courage.

— Bonjour, chuchota-t-il alors.

— Bonjour, lui répondis-je le même sourire au visage.

Le voir m'avait un peu apaisée, c'est vrai, je me sentais mieux, presque bien.

— Il me tarde de pouvoir enfin faire un peu mieux ta connaissance, ajouta-t-il.

— Moi aussi mais je crois qu'il vaut mieux attendre la fin de la première scène pour cela.

— Oui ! Je comprends, dit-il dans un rire. C'est vrai que nous commençons fort mais je crois qu'il y a déjà comme un lien invisible entre nous, un lien qui sans que l'on ne se connaisse, nous rapproche déjà.

— Je le ressens aussi mais je ne m'attendais pas du tout à ce qu'il soit réciproque, je pensais l'avoir imaginé, inventé, idéalisé. Mais quoi qu'il en soit, s'il y a vraiment une telle chose entre nous, j'en suis très heureuse, cela m'aidera sans doute à vivre réellement la scène et à oublier tout ce qu'il y a autour.

Il me répondit par un sourire timide et jusqu'à ce que les coiffeurs et maquilleurs aient terminé leur art, nous ne nous reparlâmes plus qu'à travers le regard.




La première scène se déroulait donc entre Kiara et son professeur de français à l'intérieur mais également à l'extérieur proche de l'amphithéâtre.

Quand tout le monde fut rassemblé à l'intérieur, le réalisateur prit la parole et s'adressa à Michaël et moi.

— Et bien, comme vous le savez la première scène que nous tournons est celle que je vous ai demandé d'apprendre pour votre audition. Je sais, nous commençons fort mais c'est une scène primordiale dans le film et le fait que vous vous connaissiez à peine facilitera sans doute les choses pour obtenir l'émotion et l'effet que je recherche, c'est-à-dire, d'un côté un désir profond et de l'autre une volonté de résister à l'interdit. Et puis une fois que nous l'aurons tournée cette scène, je crois que bien des barrières seront abattues, d'accord ?

— D'accord, nous répondîmes en c½ur.

— Bien, pour ce premier essai je ne vous donne aucune information supplémentaire, je vous laisse faire comme vous le sentez. On va tout de même la filmer parce que j'ai le sentiment qu'il faut le faire mais je vous dirai après ce qui m'a plu et ce qu'il faudra tourner différemment. Mais pour l'instant, ne vous inquiétez pas, oubliez tout, laissez-vous aller.

Nous répondîmes par un signe de tête et nous mîmes en place.

Une fois que tout le monde fut prêt et que le silence s'imposait, l'on n'entendit plus que trois mots claquer dans l'amphithéâtre :

— Silence... Moteur... Action !




Kiara était en train de rassembler ses affaires dans son sac. Tous ses camarades étaient déjà partis. C'est alors qu'il chuchota son prénom.

— Kiara ?

Elle ne l'avait pas entendu approcher mais dès qu'elle croisa son regard, elle fut incapable de s'en détacher.

— Oui ? chuchota-t-elle à son tour en guise de réponse.

Il n'était qu'à quelques pas d'elle.

— Tu... je... j'ai beaucoup aimé la manière dont tu as interprété Juliette dans cette scène.

Elle lui répondit par un sourire gêné qui se finit dans une phrase :

— C'est sans doute parce que... c'est la scène de Roméo et Juliette que je préfère.

Depuis le début, ni l'un ni l'autre n'avait détourné le regard, ils en étaient incapables.

— Tu sais... j'ai cru moi aussi être Roméo quand je t'ai entendu prononcé ton monologue.

— Oui, c'est magique, on se croirait tellement être le personnage, on oublie tellement qui nous sommes vraiment, on oublie que... que nous sommes que nous-mêmes et... que nous ne vivrons jamais une telle chose.

En entendant ces derniers mots il s'approcha encore plus d'elle.

— Tu crois... tu crois que... nous ne vivrons jamais une telle chose ?

À présent leurs corps se frôlaient et leurs lèvres si proches se scellèrent sur un baiser. Brusquement il s'éloigna d'elle, paniqué et essoufflé. Sans cesser de s'agiter il cracha presque dans un seul souffle ces quelques mots :

— Oh ! Je... je suis désolé, je... je n'aurais pas dû faire ça, excusez-moi, je ne sais pas ce qui m'a pris. Excusez-moi encore Mademoiselle, je... je vous souhaite une bonne fin de soirée, je suis... vraiment... vraiment désolé. Au revoir.

Durant tout ce temps, Kiara était restée immobile, incapable de bouger ou de prononcer quoi que ce soit. Quand le silence revint enfin, elle n'avait pas cessé de le regarder mais elle comprit qu'il fallait qu'elle parte. Alors elle s'éloigna lentement sans le quitter du regard et jusqu'à ce qu'elle soit sortie, il ne lâcha pas non plus le sien. Puis, il s'accorda une minute pour reprendre ses esprits, rassembla ses affaires et commença à sortir mais il s'arrêta en plein mouvement. Elle était là, assise contre le pilier qui se trouvait juste en face de lui, elle l'attendait.

— Oh, Mademoiselle ! Je vous en prie, partez, la supplia-t-il.

Mais elle ne le pouvait pas. Au lieu de cela elle se leva, s'approcha de lui, toujours immobile et l'embrassa. Il ne résista pas, lui non plus ne le pouvait pas. Au contraire, il la serra davantage contre lui et l'attira à l'intérieur de l'amphithéâtre. Appuyés contre le mur, ils s'embrassaient avec passion. Puis il l'attira vers la scène sur laquelle le matelas qui servait de lit d'amour à Roméo et Juliette reposait encore.

Assis sur le lit il cessa de l'embrasser pour la regarder, ce qu'il la trouvait belle. Elle en profita pour commencer à déboutonner les boutons de sa chemise. Il lui retira son T-shirt. Et à partir de là, l'on ne voyait plus que son dos à lui ainsi que ses épaules larges qui cachaient le corps de la jeune fille. Il se pencha sur elle, continuant toujours de l'embrasser puis ramena le drap et le dessus de lit sur eux. Alors, tour à tour, l'on ne vit plus que son dos ou leurs visages réunis quand ils s'embrassaient ou alors uniquement celui de la jeune fille quand ils ne s'embrassaient pas. Quand il cessa tout mouvement il la regarda à nouveau dans les yeux. Il l'aimait, cela se voyait et elle l'aimait aussi. Il posa alors sa tête contre son épaule. Ils restèrent ainsi, immobiles, quelques instants, puis un mot résonna dans l'amphithéâtre :

— Coupez.




Mais c'est le seul mot que l'on entendit, tout le monde, même après avoir entendu ce mot fatidique, restait silencieux. Car tout le monde s'était laissé prendre au jeu et avait oublié, jusqu'à ce que ce mot définitif ne soit prononcé, que ce n'était en réalité qu'une scène, que tout ce qu'ils venaient de voir ne s'était pas réellement passé. Mais la stupeur ne dura que quelques secondes, elle fut à son tour oubliée et l'agitation reprit doucement son cours.

Deux caméras avaient permis de tourner la scène, une dans l'amphithéâtre et une autre en dehors mais cela restait insuffisant, certains moments devaient être tournés sous un point de vue différent et d'autres, pas suffisamment satisfaisants, devaient être filmés à nouveau.

Alors Max Oliver se rapprocha de nous, ses deux comédiens, qui entre temps avions réenfilé la chemise et le T-shirt que nous avions dû retirer durant la scène. Tous trois étions encore sans voix.

— Et bien ! finit par dire Max Oliver. C'était incroyable ! Je ne regrette pas de l'avoir filmée. Comment vous sentez-vous ?

— Amoureux, répondis-je.

— Oui et très proches, enchaîna Michaël.

— Qu'est-ce que je vous disais ? Cette scène était parfaite pour abattre les barrières. Bon, nous allons la regarder ensemble, il y a certains passages que nous devons filmer différemment et cela va nous permettre de voir quels sont les passages en question, d'accord ?

— Oui.

— Hum Hum.




Je venais de tourner ma première prise. J'étais étonnée que cela se soit aussi bien passé et que ce que j'ai ressenti soit si proche de ce que j'espérais. Le temps d'une scène je m'étais réellement imaginée que j'étais Kiara et que j'étais amoureuse de mon professeur de français, Julian Gram (prononcé Djouliane Grame). C'était pour cette raison que j'avais tant voulu tourner dans ce film. Je voulais tellement ressentir ce qu'éprouvaient les personnages mais puisque je n'y arrivais pas dans la réalité, pourquoi ne pas essayer d'être ces personnages et de ressentir, même si ce n'est que le temps d'un instant, ce qu'ils ressentent ?

C'est alors que Max Oliver se retourna vers son équipe et que je sortis de ma pensée pour revenir à la réalité.

— Je sais bien que normalement ces choses-là ne se font qu'une fois qu'un acteur a terminé de tourner toutes ses prises mais je crois qu'exceptionnellement nous pouvons applaudir cette scène époustouflante qui marque le début de cette aventure d'un mois et d'une semaine que nous allons vivre ensemble. Voilà, je souhaitais juste vous remercier à tous d'être ici.

Toute l'équipe se mit alors à applaudir quelques instants pour saluer notre première journée, qui pour autant n'était pas encore terminée. Alors, très rapidement les évènements reprirent leur cours normal et le tournage se poursuivit.




À treize heures trente le tournage cessa pour le déjeuner et toute l'équipe se rassembla au self où les cuisiniers du tournage avaient préparé de délicieux gourmets. Michaël Vartan et moi nous installâmes à la même table, très rapprochés par la première scène matinale. Tout en nous restaurant nous commençâmes à faire connaissance puis nous fûmes rejoints quelques instants plus tard par le réalisateur, le coiffeur et la maquilleuse. Ces derniers nous demandâmes tous deux comment s'était passée notre première matinée de tournage et nous leur répondîmes que tout s'était parfaitement bien passé et qu'en plus de cela, nous venions de vivre une expérience forte et intense.

Après le déjeuner nous jouâmes plusieurs petites scènes courtes puis tous les membres de l'équipe finirent par se séparer en fin d'après-midi.




En rentrant chez moi, je me sentais très fatiguée. Je dînai rapidement avec mon père et lui dis que cela s'était très bien passé mais que je n'avais envie que d'une seule chose à présent et c'était d'aller me coucher. J'eus également ma mère au téléphone, lui répétai le même discours et celle-ci, contrairement à son habitude, ne me retint pas trop longtemps au bout du fil. Ensuite, à peine avais-je pris le temps de raccrocher le combiné, de me déshabiller et de me jeter sur mon lit, que je m'étais déjà endormie.




# Posté le jeudi 25 janvier 2007 13:30

Modifié le jeudi 01 février 2007 12:13

Chapitre 8

Chapitre 8
VIII

Le lendemain matin, mardi, je dormis jusqu'à dix heures et demie afin de combler un manque de sommeil qui s'était accumulé depuis quelques temps, aggravé par le stress intense des dernières journées. Et pour cela, douze bonnes heures de sommeil n'étaient pas de trop. Cependant, je devais rapidement me remettre au travail car un jour et demi seulement me séparait de ma prochaine journée de tournage. Je commençai donc par travailler sur mes textes de français, sachant pertinemment que ce serait le plus pénible pour moi et ne répétai mes scènes du jeudi qu'en fin d'après-midi. Mais c'est en agissant ainsi que je me rendis compte que j'avais oublié la quasi-totalité du texte de l'une d'entre elle et en profitai donc pour le réapprendre.

La journée du mercredi ressembla à celle du mardi, ci ce n'est que l'urgence cette fois-ci n'était plus au français mais au tournage.

Le lendemain jeudi fut vite là et comme la première fois, je devais être au lycée à huit heures et commencer le tournage à neuf heures.

La boule était de nouveau présente, là, dans mon ventre. Mais cette fois-ci, j'étais un peu plus rassurée, puis j'étais heureuse, j'allais revoir Michaël. Le point noir de la journée c'était que j'allais également revoir Xavier. Aujourd'hui nous devions jouer dans l'amphithéâtre à la fois les scènes de répètes et la représentation de fin d'année de Roméo et Juliette. Je croisais les doigts; façon de parler car je n'étais pas superstitieuse, espérant ainsi réussir à jouer cette scène comme je l'avais fait la première fois, avant que Xavier ne me donne un avant-goût de sa personnalité. Colline aussi était là aujourd'hui, elle faisait partie des figurants qui allaient constituer le public. Cette scène finale avec les spectareurs était décidément celle qui m'angoissait le plus. Il n'était déjà pas facile de faire abstraction de toute une équipe de tournage, alors comment faire abstraction de tout un public ? Je n'aurais pas dû penser à tout cela mais plutôt laisser les choses aller comme elles venaient car à présent la boule avait encore gonflée dans mon ventre. Je m'efforçai d'oublier le mieux possible toutes ces pensées angoissantes et pour me filer un coup de main je mis mon seul CD qui lorsque je l'écoutais avait la particularité sans que je ne sache vraiment pourquoi, de réussir la plupart du temps à me mettre de bonne humeur. Tout en me laissant bercer par la musique, par les mots ainsi que par ma propre voix qui suivait celle de la chanteuse, je m'habillai et pris mon petit déjeuner. À huit heures moins vingt, j'éteignis la chaîne et partis pour le lycée.

Comme la première fois, l'agitation se percevait déjà dans la cour lorsque j'arrivai. Cependant cette fois-ci je réussis à la traverser sans que Max n'ait à me tenir la main.

À peine étais-je entrée dans le camion de coiffure et de maquillage que je fis la bise et dis bonjour à tout le monde comme si je les connaissais déjà depuis bien longtemps. Puis je m'empressai en suite de leur demander comment s'étaient passés les deux jours de tournage que j'avais manqués. La maquilleuse me répondit que cela s'était plutôt bien passé si ce n'est que les scènes qui avaient été tournées n'avaient pas été des plus faciles pour le pauvre Michaël Vartan. En effet, après avoir tourné plusieurs scènes de l'arrivée de Julian Gram en tant que nouveau professeur de français au sein de l'établissement, puis celle de sa présentation au proviseur et enfin une scène dans laquelle il faisait connaissance avec ses nouveaux collègues dans la salle des professeurs, il avait également joué des scènes plus tendues et cela avec ce même proviseur et ces mêmes professeurs. Certains d'entre eux lui reprochaient d'être trop proche de ses élèves ou de passer trop de temps à préparer ce spectacle alors qu'il ferait mieux de l'utiliser pour les préparer correctement aux épreuves anticipées de français. Le pauvre Julian Gram, jeune professeur de français de trente-cinq ans, avait bien tenté de se défendre, expliquant que la pièce était au programme mais aux yeux de ses collègues, ce n'était pas une raison suffisante pour passer autant de temps sur une seule partie du programme. Il aurait pu bien sûr essayer de continuer à se défendre mais il baissa les bras, cela ne servait à rien, il le savait bien.

— Et bien, quelles scènes gaies ! m'exclamai-je.

— Oui, mais bon, il faut voir le bon côté des choses, à présent il n'aura plus à les tourner.

— Oui c'est vrai. Dites, vous ne l'avez pas encore vu aujourd'hui ?

— Non pas encore mais il ne devrait pas tarder. Mais dis-moi ! On dirait que tu l'aimes bien notre séduisant Michaël Vartan ! N'est-ce pas ?

— Oui c'est vrai, je ne le nierai pas, je suis coupable. Cependant, je ne suis pas sûre d'être la seule. N'est-ce pas ?

Elle me répondit par un sourire radieux et je poursuivis :

— Sinon c'est vrai que je me sens bien avec lui, je ne me sens pas stressée, il réussit à me rassurer, comme... un grand frère. Et puis sans doute qu'une scène comme celle par laquelle nous avons commencé, doit forcément soit rapprocher soit éloigner et j'ai la chance qu'elle nous ait rapprochés.

— Oui et que penses-tu de toutes les scènes que tu joues aujourd'hui avec le jeune Xavier Movida ? Crois-tu qu'elles aussi, elles vont réussir à vous rapprocher tous les deux ?

Je soupirai.

— Et bien, disons que j'espère qu'elles vont réussir à me faire oublier Xavier afin que le temps de quelques scènes, je ne vois plus que Roméo. Delà à nous rapprocher, cela m'étonnerait franchement.

— Vraiment ? Je n'ai pas encore rencontré ce jeune homme, il est aussi terrible que tu sembles le penser ?

— Et bien, je préfère ne rien dire de plus. En effet, peut-être que le courant ne passe pas entre nous deux, voilà tout, mais qu'il passera entre vous deux. Alors je préfère vous laisser vous forger votre propre opinion sur le personnage.

— Très bien, je comprends, de toute manière je ne vais pas tarder à le rencontrer.

— En effet.

À cet instant précis Michaël Vartan entra dans le camion et je fus à la fois soulagée que cela ne soit pas Xavier et heureuse que cela soit Michaël.

— Bonjour, dit-il le premier.

— Bonjour, il paraît que mon pauvre Julian Gram s'est fait martyrisé par ses collègues quand je n'étais pas là.

Il sourit, un air de malice dans les yeux et me répondit :

— Oui, en effet, j'aurais aimé que ma chère et tendre petite Kiara soit là pour me consoler mais je crois que vous aviez à faire ailleurs, dit-il, d'un air triste et sérieux.

— C'est vrai, répondis-je d'un air que j'aurais voulu sérieux mais que j'avais des difficultés à conserver, le jeu que nous étions en train de jouer me donnant une de ces envies de rire mais malgré cela je me repris et poursuivis :

— Avez-vous oublié M.Gram, que vous m'aviez demandé de lire et de travailler sur les lettres XV et XVIII des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, afin que je puisse vous les présenter à l'oral dès aujourd'hui ?

Cela le fit sourire mais il ne se démonta pas :

— Mais voyons ! Vous savez bien que la priorité pour moi est cette pièce de théâtre, le genre épistolaire n'arrive que bien après.

— Oui j'oubliais, répondis-je en riant et Michaël n'hésita pas à me rejoindre dans mon hilarité.

Et bien sûr c'est cet instant-là que choisit Xavier pour pénétrer à son tour dans le camion.

— Et bien, je vois que l'on n'a pas besoin de moi pour s'amuser ici. Qu'est-ce qui peut bien vous faire rire ainsi ?

— Oh rien de vraiment incroyable, nous nous amusions juste à nous glisser dans la peau de nos personnages, répondit Michaël. Mais dites donc, cela faisait bien longtemps que je ne vous avais pas vu jeune homme. Comment allez-vous ?

— Bien merci. Alors vous êtes prêts à jouer les scènes d'aujourd'hui ? Moi il me tarde surtout de jouer la scène du spectacle devant le public.

— Oui c'est une très belle scène, répondit Michaël.

Xavier le regarda alors d'un drôle d'air qui semblait vouloir dire qu'il ne voyait pas vraiment le rapport mais il n'eut pas le temps de rajouter quoi que ce soit puisque le réalisateur venait de faire son apparition dans le camion.

— Bonjour à tous ! J'espère que tout va bien !

— Oui très bien et vous ? répondis-je.

— Bien merci, je suis assez débordé mais ça va. Lunaé, tu es prête ? J'aimerais qu'on revoie certains points avant le début du tournage.

C'est Jeff le coiffeur qui répondit à ma place :

— Laisse-la moi encore cinq minutes, j'ai presque fini, je te promets que dans cinq minutes elle sera dans l'amphithéâtre.

— Très bien merci, à tout de suite.

— À tout de suite, répondis-je.

Une fois qu'il fut sorti, j'ajoutai :

— Et bien, il a vraiment l'air débordé.

— Ce n'est rien de le dire, compléta Jeff.




Cinq minutes plus tard, j'étais dans l'amphithéâtre face à Max Oliver qui m'expliquait ce qu'il lui semblait important qu'il apparaisse dans les scènes de répètes. D'après lui il fallait que l'on voit, même si elle faisait tout pour le cacher, que Kiara était attirée par son professeur et que Jordi avait beau essayer de faire le paon devant elle, cela ne la touchait pas, elle ne le remarquait même pas.

— Ne vous inquiétez pas, répondis-je, je n'aurais aucun mal à ressentir cela, je n'ai aucunement besoin de jouer pour faire paraître ces sensations car c'est exactement ce que je ressens.

— Hum, tu es donc attirée par Julian Gram ?

— Oui autant que Kiara.

Après un court silence, il reprit :

— Ecoute je sais bien que tu sais, excuse-moi, je suis un peu sur les nerfs aujourd'hui.

— Et bien ! Si vous perdez votre sang-froid je ne sais pas si je réussirais à conserver le mien déjà si fragile.

— Mais si, ce n'est rien, cela va passer, ce n'est pas grand-chose, juste quelques petits problèmes techniques. Il y en a toujours sur un tournage mais bon, c'est toujours stressant à gérer.

— Oui mais j'ai confiance en vous moi aussi et je suis sûre que vous allez vous en sortir.

— Oui merci. Mais bon, pour cela il faut que je te laisse, on se revoit dans un quart d'heure, ok ?

J'approuvai d'un signe de tête.

— À toute à l'heure.

— À toute à l'heure.




Cinq minutes plus tard Michaël Vartan, Xavier Movida et quelques jeunes gens figurant dans la pièce de théâtre ou dans l'assistance scénique m'avaient rejointe car le tournage était sur le point de commencer. Malgré les problèmes techniques Max Oliver fut là à neuf heures et le tournage put démarrer à l'heure.

Etant donné que les scènes de répétitions devaient selon le scénario être assez tendues, entre Kiara qui ignorait Jordi alors qu'il tentait de la séduire et le professeur de français qui angoissait, ayant peur que le spectacle ne soit pas prêt à temps, cela ne fut pas si difficile pour moi de les jouer mais je n'y pris aucun plaisir. Par contre, le tournage de ces scènes prit tout de même un certain temps et l'équipe ne put aller déjeuner qu'à treize heures trente.

Cependant je ne me sentais pas du tout dans le bon état d'esprit pour jouer la scène de l'après-midi. Alors je déjeunai rapidement, fis part de mes intentions à Michaël qui acquiesça puis sortis du self pour m'isoler. Je traversai la cour et pris le même chemin que si je rentrais chez moi, cessai ma progression au niveau des escaliers sur lesquels je m'étais assise le premier jour du tournage, afin d'essayer de retrouver mon calme, puis tournai à gauche. Il y avait là un balcon de pierre et le sol de ce balcon n'était autre qu'un parterre d'herbe verte. Je m'y allongeai, m'assurai que mon portable était allumé pour que l'on puisse me joindre et mis en marche la fonction réveil que je réglai sur quatorze heures trente. Puis je m'étendis sur le dos et fermai les yeux pour tenter de faire le vide en moi afin d'oublier ma matinée mais sans y parvenir réellement. Je me mis alors à penser au moment où j'allais jouer Juliette et c'est ainsi que je réussis enfin à me laisser aller à la rêverie. Là où j'étais à présent, j'avais oublié quel était l'acteur qui devait jouait Roméo et peu importait, j'étais Juliette et j'étais amoureuse de mon Roméo.

Quand je rouvris les yeux, je me surpris à penser que si je réussissais à faire abstraction des aspects négatifs, je réussirais probablement à vivre quelque chose de fort. Je regardai alors tout autour de moi, me rappelai de l'endroit où je me trouvais et saisis mon téléphone pour y consulter l'heure. Il était quatorze heures vingt-cinq. Je désactivai alors la fonction réveil, me relevai lentement et pris la direction du camion de coiffure et de maquillage.

Une fois dans le camion je me changeai, enfilai ma belle robe aux couleurs des anges et laissai la maquilleuse et le coiffeur me faire ressembler à une princesse. Je n'étais pas certaine de ressembler réellement à une princesse mais c'était ce que la robe, la coiffure et le maquillage étaient sensés laisser penser. Une fois prête je rejoignis l'amphithéâtre, il était quinze heures moins cinq, le tournage reprenait dans cinq minutes et la plupart des sièges étaient déjà occupés, la tension était à son comble. C'est alors que j'entendis que l'on m'appelait, c'était Colline.

— Waouh ! Tu ressembles vraiment à Juliette.

— Merci, répondis-je, l'air ailleurs.

— Ça va ?

— C'est la plus belle scène de la pièce, j'ai toujours rêvé de la jouer et pourtant je suis terrorisée, à tel point que j'aimerais que cela soit déjà terminé.

— Qu'est-ce qui se passe, c'est à cause de Xavier ?

— Xavier, le trac, tout ce monde, tout.

— Lunaé, comment cela s'est-il passé jusqu'à présent ?

— Bien, très bien même.

— Bon. Et comment as-tu fait pour que cela se passe bien ?

— Et bien, je réussissais à oublier tout ce qu'il y avait autour, pour ne plus être que Kiara ou Juliette.

— Alors il faut que tu continues.

— Oui, facile à dire, j'aimerais bien t'y voir.

— Tu y arriveras, aie confiance.

— Je n'ai pas le choix de toute façon.

— Mais arrête de penser à tous ces aspects négatifs. N'oublie pas que c'est ta scène préférée que tu es sur le point de jouer. Tu t'apprêtes à réaliser un rêve.

— Oui, c'est vrai. J'espère que j'y arriverais.

— Lunaé, il faut que tu ailles en coulisses, me dit alors Max Oliver. On va commencer.

— Oui, j'y vais.

— Lunaé ?

— Oui ?

— Ton amie a raison, tu vas y arriver, j'ai confiance en toi et je sais que tu y arriveras très bien, comme d'habitude.

Je libérai une longue expiration et répondis :

— Merci.

J'ajoutai un sourire et partis rejoindre les coulisses.




Quelques instants plus tard l'on entendit :

— Silence... Moteur... Action !




Xavier pénétra sur la scène et commença à jouer et cela sans la moindre hésitation. à peine avait-il fini sa première tirade que j'entrai à mon tour et m'appuyai sur le balcon. Il continua à jouer tandis que j'appuyais ma joue sur ma main. M'apercevant au balcon, Xavier poursuivit sa longue tirade, mais moi, je rêvassais déjà, écoutant chacun de ses mots, le regard dans le vague. Et le rêve commença alors à entraîner mon esprit avec lui et bientôt je ne su plus trop où est-ce que je me trouvais. Seuls les mots résonnaient encore, flous, comme dans un rêve. C'est alors que j'entendis une réplique moins floue que les autres, celle-ci :

— Oh ! Que ne suis-je le gant de cette main ! Je toucherais sa joue !

— Hélas ! dit alors Juliette.

Roméo, surpris de l'entendre parler, la supplia dans un murmure inaudible pour elle, de poursuivre.

— Ô Roméo ! Roméo ! Pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m'aimer, et je ne serai plus une Capulet.

Elle poursuivit son dialogue solitaire, imaginant que son Roméo était auprès d'elle et qu'il l'écoutait, imaginant qu'elle le revoyait déjà, jusqu'à ce qu'une voix à laquelle elle ne s'attendait pas la fasse sortir de son rêve éveillé :

— Je te prends au mot ! Appelle-moi seulement ton amour, et je reçois un nouveau baptême : désormais je ne suis plus Roméo.

Juliette, désagréablement surprise par cette intrusion dans son jardin secret, répondit alors :

— Quel homme es-tu, toi qui, ainsi caché par la nuit, viens de te heurter à mon secret ?

— Je ne sais par quel nom t'indiquer qui je suis. Mon nom, sainte chérie, m'est odieux à moi-même, parce qu'il est pour toi un ennemi : si je l'avais écrit là, j'en déchirerais les lettres.

La désagréable surprise devint alors en moins d'une seconde fort agréable car Juliette l'avait reconnu :

— Mon oreille n'a pas encore aspiré cent paroles proférées par cette voix, et pourtant j'en reconnais le son. N'es-tu pas Roméo et un Montague ?

— Ni l'un ni l'autre, belle vierge si tu détestes l'un et l'autre.

Juliette s'inquiéta alors du sort qui serait infligé à son amour si quelqu'un de ses parents devait le trouver ici. Puis, elle se mit à douter de lui, n'était-il pas ici pour de mauvaises intentions ?

— M'aimes-tu ? Je sais que tu vas dire oui, et je te croirai sur parole. Ne le jure pas : tu pourrais trahir ton serment.

Ainsi Roméo commença par jurer par la lune sacrée mais réprimandé par Juliette décida finalement de laisser s'exprimer son c½ur pour effectuer son serment :

— Si l'amour profond de mon coeur...

— Ah ! Ne jure pas ! Quoique tu fasses ma joie, je ne puis goûter cette nuit toutes les joies de notre rapprochement. Il est trop brusque, trop imprévu, trop subit, trop semblable à l'éclair qui a cessé d'être avant qu'on ait pu dire : il brille !... Doux ami, bonne nuit ! Ce bouton d'amour, mûri par l'haleine de l'été, pourra devenir une belle fleur, à notre prochaine entrevue... Bonne nuit, bonne nuit! Puisse le repos, puisse le calme délicieux qui est dans mon sein, arriver à ton coeur !

— Oh ! Vas-tu donc me laisser si peu satisfait ?

— Quelle satisfaction peux-tu obtenir cette nuit ?

— Le solennel échange de ton amour contre le mien.

— Mon amour ! Je te l'ai donné avant que tu l'aies demandé.

Après quelques échanges supplémentaires, on entendit alors la voix de la nourrice qui vint interrompre la demande de Juliette :

— Trois mots encore, cher Roméo, et bonne nuit, cette fois ! Si l'intention de ton amour est honorable, si ton but est le mariage, fais-moi savoir demain, par la personne que je ferai parvenir jusqu'à toi, en quel lieu et à quel moment tu veux accomplir la cérémonie, et alors je déposerai à tes pieds toutes mes destinées, et je te suivrai, monseigneur, jusqu'au bout du monde ! Mais si ton arrière-pensée n'est pas bonne, je te conjure... de cesser tes instances et de me laisser à ma douleur... J'enverrai demain.

— Par le salut de mon âme...

— Mille fois bonne nuit ! (Elle quitta la fenêtre.)

— La nuit ne peut qu'empirer mille fois, dès que ta lumière lui manque... (Se retirant à pas lents). L'amour court vers l'amour comme l'écolier hors de la classe ; mais il s'en éloigne avec l'air accablé de l'enfant qui rentre à l'école.

Juliette reparut à la fenêtre.

— Stt ! Roméo ! Stt !... Oh ! Que n'ai-je la voix du fauconnier pour réclamer mon noble tiercelet !

Après lui avoir demandé à quelle heure elle devait demain envoyer quelqu'un, elle ajouta :

— J'ai oublié pourquoi je t'ai rappelé.

— Laisse-moi rester ici jusqu'à ce que tu t'en souviennes.

— Je l'oublierai, pour que tu restes là toujours, me rappelant seulement combien j'aime ta compagnie.

— Et je resterai là pour que tu l'oublies toujours, oubliant moi-même que ma demeure est ailleurs.

Les jeunes gens souffrant de devoir se séparer finirent à contrec½ur pas se quitter.

La scène devint déserte et c'est alors que la salle se mit en effervescence et que des applaudissements se mirent à retentir de toute part, du public jusqu'aux coulisses. Pourtant, le temps de quelques instants, elle avait totalement oublié le public, le tournage et le reste. C'était comme si tout avait disparu et qu'elle n'avait passé cet instant qu'avec son Roméo. C'est alors que Juliette, qui se trouvait à présent dans les coulisses, entendit le mot qui finit de la sortir de sa rêverie pour la ramener entièrement dans la réalité :

— Coupez !




Je venais de vivre un moment extraordinaire car le temps de cette scène deux de l'acte deux, je n'avais plus été Lunaé mais Juliette et Xavier n'avait plus été pour moi que mon Roméo.

J'expirai un grand coup puis descendis des coulisses du balcon afin d'attirer toutes les personnes que je rencontrais sur mon chemin, que ce soit les jeunes acteurs, les techniciens, les maquilleurs ou les stagiaires. Je les poussai ensuite vers la scène pour qu'eux aussi viennent saluer. Ils acceptèrent mais insistèrent pour que Xavier et moi entrâmes les premiers. J'acceptai mais entrai par les coulisses opposées à celles de Xavier, je ne voulais pas qu'il vienne gâcher le plaisir que je venais de ressentir. Alors, tout en pénétrant sur scène je saisis la main du premier technicien qui se trouvait à proximité de moi, il en fit de même et ainsi de suite. Nous formâmes ainsi une longue chaîne mais malheureusement je ne pus éviter de rejoindre Xavier au centre de la scène et voici ce qu'il me dit :

— Quel succès ! Tu as vu ça comme je suis doué !

Alors je m'éloignai aussitôt de lui et attirai sur scène toutes les personnes qui se trouvaient encore dans les coulisses, cela me permettait ainsi de ne plus avoir à l'entendre. C'est alors que je finis par me rendre compte de ce qu'il se passait. Tous ces gens qui applaudissaient, ils applaudissaient parce qu'ils avaient aimé notre façon de jouer, ils avaient été touchés. C'est vrai qu'il était difficile de ne pas être touché par une telle scène, à moins de s'appeler Xavier mais tout de même. Je me mis alors à chercher le réalisateur des yeux car lui aussi je l'avais oublié, mais j'espérais surtout de tout c½ur qu'il serait satisfait de cette prise car je n'étais pas sûre du tout d'être capable de recommencer. Je le trouvai enfin, près d'une caméra, lui aussi en train d'applaudir, je le rejoignis et l'interrogeai du regard :

— C'était parfait, me répondit-il.

— Ouf ! Alors pas besoin de recommencer ?

— Pourquoi ? Cela a été aussi terrible que cela ?

— Oh non, au contraire et justement, cela a été extraordinaire.

— Oui je comprends, trop extraordinaire pour être recommencé et risquer ainsi de faire moins bien et surtout, risquer de gâcher ce que tu as ressenti.

— Oui.

Il me regarda alors sévèrement, ce qui m'inquiéta tout d'abord mais il ne put se retenir de laisser échapper un sourire :

— Ne t'inquiète pas, j'ai mis trois caméras sur le coup ; une pour toi, une pour Xavier et une pour le public, je vais vérifier bien sûr mais normalement cela ira.

— J'espère, dis-je, légèrement inquiète.

Puis je saisis sa main et l'attirai à son tour sur la scène.




Après avoir visionné les bandes, il fut en effet satisfait de ses prises et la journée se termina ainsi. Avant de partir, Colline vint me rejoindre et me félicita à son tour. Je n'avais pas l'habitude de recevoir tant de compliments et mon manque de confiance en moi me poussait à penser que tous ces gens qui me félicitaient exagéraient ou alors, qu'ils n'étaient pas sincères. Cela avait été parfait pour moi, en tant que réalisation réussie d'un rêve mais en tant qu'actrice je ne devais pas être si douée que cela, ils devaient tous exagérer ou alors, c'était la scène en elle-même qui avait tant plu mais pas moi, pas mon jeu. Ainsi, mes remerciements envers eux étaient retenus et mitigés, les gens ne devaient pas comprendre et me prendre pour ce que je n'étais pas. Mais j'étais comme ça, mon manque de confiance coulant sans cesse dans mes veines. Cependant je chassai alors mes doutes pour ne garder dans mon esprit, tandis que je rentrais chez moi, que le moment le plus magique, celui où j'avais été Juliette et où il avait été mon Roméo.




# Posté le jeudi 01 février 2007 12:23

Modifié le jeudi 08 février 2007 09:26