Après cette journée tellement différente des autres, les heures de cours auxquelles je dus assister jusqu'à la fin de la semaine furent encore plus longues et monotones que d'habitude. Par contre, mes heures de temps libre furent quant à elles merveilleuses et passèrent aussi vite que l'éclair.
Dès que j'étais rentrée chez moi, je m'étais précipitée dans ma chambre et avais commencé à lire le scénario. Et je n'en étais pas encore parvenue jusqu'à la moitié que mon père m'avait appelée pour que je vienne mettre la table. Mais j'avais les yeux rivés sur les mots de cette histoire que j'aimais déjà tant et je n'arrivais pas à en détourner le regard ni à m'en détacher, ne serait-ce que le temps d'aller manger. Quand mon père m'appela une seconde fois pour me dire que tout était sur la table, je fus bien obligée de le déposer sur le rebord de mon lit et de me lever pour aller le rejoindre. Cependant, avant de quitter ma chambre, je pris le temps de le cacher sous ma couette et ce n'est qu'après que je pris la direction de la salle à manger.
J'eus l'impression que le repas dura une éternité mais je fis tout ce qui était en mon pouvoir pour que mon père ne le remarqua pas. Par contre, à peine le dîner fini, je retournai aussitôt dans ma chambre afin de terminer le scénario et cette fois-ci je pus poursuivre ma lecture jusqu'à la fin sans être interrompue. Cinq minutes après que je l'eus terminé, mon père vint dans ma chambre pour me conseiller d'aller dormir à présent. Alors je me préparai pour aller me coucher, souhaitai bonne nuit à mon père et me glissai dans mon lit. Contrairement à ce que j'aurais pu penser je m'endormis très rapidement, plein de belles images dans la tête.
Et le reste de la semaine suivit le même rythme. Dès que je rentrais de ma longue journée de cours je faisais mes devoirs le plus rapidement possible, tout du moins ceux que je réussissais à faire. Quant aux autres, je n'insistais pas trop s'ils semblaient se montrer plus résistants. Il faut dire que depuis que j'étais en section scientifique, j'avais bien souvent des difficultés pour faire la plupart de mes devoirs. Ainsi chaque soir mes devoirs furent terminés assez rapidement et le temps qu'il me restait avant et après le repas, je le consacrais à la lecture du scénario et à l'apprentissage du dialogue pour les auditions.
Et en agissant ainsi, à la fin de la semaine le week-end avait à peine commencé que je connaissais déjà le dialogue par c½ur. Je me sentais bien, heureuse, rien n'était encore joué mais j'aimais ce calme avant la tempête où tous les espoirs sont encore permis. Et ce fut naturellement que je m'assis sur mon lit, abandonnai quelques instants le scénario sur les couvertures et me laissai aller à la rêverie.
Elle n'était plus dans sa chambre, non, à présent elle se trouvait dans l'amphithéâtre du lycée, elle venait de répéter la scène deux de l'acte deux de Roméo et Juliette avec quelques uns de ses camarades de classe. Tous étaient déjà partis, elle était la dernière. C'est alors que son séduisant professeur de français murmura son prénom à l'oreille. Lentement elle se retourna et il en profita pour plonger ses yeux dans les siens. Elle était comme envoûtée, jamais elle ne pourrait détourner son regard du sien, jamais. Ils se mirent à réciter le dialogue mais tout paraissait si réel, si naturel, si sincère, les mots semblaient si impulsifs, si vrais et son c½ur qui battait la chamade et cette sensation de flotter et leurs lèvres qui irrémédiablement se rapprochaient jusqu'à se frôler. Et enfin, le baiser, si fort, si irréel, si interdit, puis l'émotion qui retenait leurs corps l'un contre l'autre alors que leur raison leur hurlait de se séparer, qu'ils n'avaient pas le droit, que c'était mal. Le professeur qui se devait sans doute le plus d'être raisonnable s'excusa, se détacha d'elle comme s'il était en train de s'arracher la peau, renouvela ses excuses et lui souhaita une bonne soirée, la suppliant de ne pas résister à cette séparation déjà si difficile. Il attendit qu'elle sorte, s'accorda un court temps de méditation, vérifia que tout était en ordre et sortit de l'amphithéâtre les clés à la main. Mais il s'arrêta en plein mouvement. Elle était là, assise, à quelques mètres de lui, elle l'attendait. Il savait que si elle restait ainsi, il ne pourrait bientôt plus résister, il fallait qu'elle parte et au plus vite. Il la supplia de le faire mais elle ne le pouvait pas. Au lieu de cela, elle se leva, il ne bougea pas. Elle s'approcha de lui puis finit par l'embrasser. À présent il était trop tard, il le savait, il ne pouvait plus résister. Alors il l'enlaça tendrement et l'attira à l'intérieur, poussant la porte à l'aide d'un pied pour qu'elle se referme.
C'est à cet instant que je sortis de ma rêverie et ce fut tellement brutal, après avoir ressenti un tel désir. Mais je m'étais aussi sentie si bien, si heureuse, que c'est ainsi, en rêveries à chaque fois différentes que je continuai à travailler mon dialogue tout au long du week-end.
C'est ainsi qu'une nouvelle semaine commença avec un lundi plus important que les autres et surtout plus stressant puisqu'il allait m'annoncer quand est-ce que je passerais l'audition.
Les listes devaient être affichées aujourd'hui certes mais personne ne savait à quelle heure. Et ce n'est qu'après être allées déjeuner que nous remarquions, Colline et moi, un rassemblement inhabituel devant l'amphithéâtre. Les listes devaient sans doute avoir été affichées mais pour l'instant pas moyen de s'en approcher pour les consulter. On se serait cru un premier jour de rentrée des classes où chacun cherche son nom sur une série de listes afin de savoir à quelle classe il appartient. Je ne m'attendais vraiment pas à ce qu'autant de personnes souhaitent passer cette audition.
Alors nous attendîmes toutes les deux à l'écart que le flot de personnes se trouvant amassées devant les listes diminue mais il semblait sans cesse se renouveler et cela jusqu'à ce que la première sonnerie ne retentisse. À partir de cet instant, il restait encore pas mal de monde mais tout de même un peu moins, peut-être qu'il serait possible de s'en approcher suffisamment pour pouvoir distinguer les noms sur les listes. Lorsque nous fûmes enfin assez proches, nous nous retrouvâmes face à pas moins d'une quinzaine de feuilles de papier. Heureusement les noms étaient classés par ordre alphabétique ce qui facilitait la recherche. « Raré Lunaé », mon nom était inscrit sur la douzième liste, « classe 1ère S 7, samedi 27 novembre à 9h ». À présent je savais, samedi, tout allait se jouer samedi, vers neuf heures du matin. Cela me laissait toute une semaine pour m'assurer que je connaissais bien mes répliques et que je ne les oublierai pas. C'est ce qui me terrorisait le plus, oublier mon texte. Mais en y réfléchissant, je savais bien que cela ne pouvait plus arriver, je le connaissais trop bien ce texte, ce n'était pas n'importe quel texte que j'avais appris par c½ur, c'était tellement plus que cela. À présent il était gravé en moi, il faisait partie de ces rares petites choses que l'on apprend un jour et que l'on n'oublie jamais plus. Non, je ne pouvais plus l'oublier, il était en moi.
Le mardi, le mercredi, le jeudi puis le vendredi qui suivirent me semblèrent à la fois les plus longs et les plus courts de mon existence. Mais que ce soit le mardi, le mercredi, le jeudi ou le vendredi, chaque jour laissa place au suivant jusqu'à ce que le samedi fatidique arrive enfin.
Je m'étais levée à sept heures et quart, je m'étais préparée comme si c'était un jour d'école comme les autres, je n'avais rien changé à mes habitudes. La seule chose qui avait changé c'était justement que je n'arrêtais pas de me répéter que ce n'était qu'un jour d'école comme les autres, qu'un jour d'école comme les autres et rien d'autre, aucune raison de s'angoisser, non, aucune.
Lorsque j'arrivai devant l'amphithéâtre je fus étonnée, moi qui m'attendais à ce qu'il y ait déjà toute une file de personnes. Mais non, au contraire il n'y avait quasiment personne, juste deux ou trois jeunes, pas plus.
Il était neuf heures moins dix, j'étais un peu en avance mais la porte était déjà ouverte alors j'entrai et fus une nouvelle fois étonnée car seul le réalisateur était présent dans la salle.
— Bonjour... Mais à quelle heure doivent commencer les auditions ? dis-je d'un air étonné.
— Bonjour. Et bien en réalité elles ne commencent qu'à dix heures mais je tenais juste à vous entendre tranquillement avant que la quantité de personnes présentes aux alentours de l'amphithéâtre ne devienne trop difficile à gérer.
— Pourquoi un tel traitement de faveur ?
— Parce que je sais depuis la première seconde où je vous ai vue que c'est à vous que je veux donner le rôle.
— Mais pourquoi prendre un tel risque ? Je ne suis pas comédienne et vous le savez.
— Peut-être parce que vous êtes en train de rêver.
— Oui, c'est sans doute cela, une telle chose ne m'arriverait jamais dans la réalité. En tout cas, je n'ai jamais fait un rêve aussi intense et incontrôlé et surtout qui semble aussi réel. Je vais donc tenter de le poursuivre et j'espère qu'il durera le plus longtemps possible.
— Très bien, je crois que vous prenez la bonne décision. N'ayez plus peur, foncez, donnez-vous les moyens de réussir.
Cette dernière phrase me fit sourire, il me rendit mon sourire et me dit :
— Et bien ? Je vous écoute.
— Vous allez jouer le rôle du professeur ?
— Oui en effet.
— Jusqu'à quel point allons-nous jouer ?
— Seulement le dialogue pour l'instant.
— D'accord.
— Kiara.
La jeune élève se retourna vers son professeur, il la dévorait des yeux.
— Tu... je... j'ai beaucoup aimé la manière dont tu as interprété Juliette dans cette scène.
Un sourire gêné apparut sur le visage de la jeune fille.
— C'est sans doute parce que... c'est la scène de Roméo et Juliette que je préfère.
Ce regard, il la pénétrait, elle était incapable de détourner les yeux tellement son pouvoir sur elle était puissant.
— Tu sais... j'ai cru moi aussi être Roméo quand je t'ai entendu prononcé ton monologue.
— Oui, c'est magique, on se croirait tellement être le personnage, on oublie tellement qui nous sommes vraiment, on oublie que... que nous sommes que nous-mêmes et... que nous ne vivrons jamais une telle chose.
— Tu crois... tu crois que... nous ne vivrons jamais une telle chose ?
Ils étaient très proches, si proches. Leurs souffles se faisaient plus lourds. (C'était l'instant où ils devaient s'embrasser).
— Oh ! Je... je suis désolé, je... je n'aurais pas dû faire ça, excusez-moi, je ne sais pas ce qui m'a pris. Excusez-moi encore Mademoiselle, je... je vous souhaite une bonne fin de soirée, je suis... vraiment... vraiment désolé. Au revoir.
Kiara resta interdite. Elle comprenait les raisons pour lesquelles il la repoussait mais... mais elle était incapable de lui souhaiter une bonne soirée comme si de rien n'était. Elle sortit lentement de la salle de répétition sans le quitter du regard. Mais elle n'alla pas plus loin, elle ne le pouvait pas.
— Vous savez, cette scène est pleine d'émotion mais le dialogue est assez court, c'est davantage le jeu qui est important, bien plus que le dialogue.
— En effet mais je voulais voir si vous étiez capable de susciter cette émotion dans des conditions qui ne le facilitaient pas. Je sais que vous m'aviez dit que cela vous serez sans doute difficile mais si vous réussissiez cette épreuve je pouvais être certain que vous pourriez aussi réussir n'importe quelle autre. Et je suis tout à fait satisfait, je me suis pris à penser de la même manière que mes personnages.
— C'est vrai ?
— Oui c'est vrai, pour moi vous êtes une comédienne.
Je le regardais, heureuse mais je ne pourrais jamais y croire vraiment.
— Oh, je voulais aussi vous dire avant que vous ne partiez. J'ai regardé Alias jeudi soir et Michaël me plait beaucoup. Vous aviez raison, il est séduisant et il a ce regard rempli de souffrance de notre professeur de français. Je vais essayer de le contacter pour lui demander si le projet l'intéresse.
— Et bien j'espère qu'il l'intéressera.
— Je l'espère aussi.
— Vous me tenez au courant.
— Bien sûr.
— Bon courage pour les auditions et à bientôt.
— À bientôt.
Je sortis de l'amphithéâtre, il était neuf heures et demie. À présent plus de personnes se trouvaient regroupées devant la porte mais cela restait tout de même convenable. J'observai un peu les jeunes qui attendaient pour passer les auditions puis me mis à consulter l'intégralité des listes. Il allait y avoir des auditions tous les soirs de la semaine à partir de dix-sept heures trente et jusqu'à vingt heures trente mais également le samedi qui suivait, toute la journée. Cela me paraissait incroyable.
Je pris une grande bouffée d'air et me dis que pour l'instant je pouvais respirer, ma première audition était terminée. J'avais été stressée mais j'avais adoré. Quelques soient les conséquences à présent, cela aura été extraordinaire.
Un sourire apparut sur mon visage puis je me dis qu'il était temps de rentrer chez moi, j'avais encore pas mal de devoirs à faire pour la semaine qui suivait.




